16.10.16

L'art vicieux de Christian Rioux



En France, ils ont un slogan dans les manifs : « tout le monde déteste les voitures de police! »

Ici, tout le monde déteste Christian Rioux.

Rioux est un troll, qui sévit dans le journal qui se veut le plus sérieux de la province. En tant qu’intellectuel nationaliste et conservateur, il a ceci de particulier qu’il se produit dans un journal généralement en porte-à-faux avec ses idées.

Richard Martineau, Mathieu Bock-Côté et les autres sont parfaitement représentatifs de l’idéologie de droite populiste de Québécor, tout comme les clowns de la radio-poubelle – ne les nommons même pas – constituent l’essence même de leurs médias respectifs.

Rioux, lui, s’adresse au lectorat le plus éduqué qui soit ; si éduqué, en fait, que pratiquement personne n’est dupe de ses pirouettes. C’est pourquoi il doit soigner sa langue en se cachant derrière un vocabulaire surchargé de significations, qu’il donne pour innocent.

Pour désigner cette rhétorique, les Américains parlent de dog-whistle politics. Il s’agit de l’usage, dans le discours, de mots qui ont une signification générale pour tout le monde, mais qui se trouvent affublés d’une connotation supplémentaire pour un certain sous-groupe. Par exemple, en politique, les mots « famille » et « valeurs » sont généralement perçus positivement, mais ils ont une résonance particulière pour les chrétiens ; dans un registre plus grave, parler des « urban » et du « inner city », dans la langue des républicains, revient souvent à désigner les Noirs du centre-ville, tout comme les « illegal alien » désignent les Latinos, jamais d’éventuels Canadiens qui n’auraient pas leurs papiers.

L’analogie est celle du sifflet à chien, qui produit des ultrasons inaudibles pour l’humain, mais qui sont captés par certains animaux. Les chroniques de Rioux sont saturées de mots codés et de cet effet dog-whistle ; la différence, c’est qu’absolument tout le monde capte les fréquences qu’il émet, et chaque terme et chaque tournure vicieuse qu’il utilise sont parfaitement compris de son auditoire. En un mot, comme en cent, il nous trolle.

Lorsque David Desjardins s’était fait signifier la fin de sa collaboration au Devoir, sous prétexte qu’il était en conflit d’intérêts vu ses nouvelles activités dans le journalisme corporatif, je soulignais dans un texte que ce conflit d’intérêt était pas mal moins problématique que de publier Christian Rioux qui, par ses chroniques, sape la valeur du journal, mais qu’il était probablement plus commode de jeter le pigiste que le journaliste permanent – parce que je m’imagine que Rioux est, au vu de la rédaction, une source de gêne et de malaise comme il l’est pour le lectorat.

J’ai retiré le texte depuis, parce que je m’étais donné la mission d’approfondir l’argument. J’entendais lire les 557 chroniques de Christian Rioux répertoriées sur le site du Devoir, un exercice de dégout extrême au-delà des forces de n’importe quel être humain, ce qui est par ailleurs ridicule quand on considère que je l’évite systématiquement chaque vendredi. Don’t feed the troll : je n’irai pas m’offusquer de ses propos, c’est ce qu’il veut. Je considère sa colonne comme de l’espace gaspillé, au même titre que les critiques de Sylvain Cormier ou les chroniques restos.

[ Non seulement le lectorat du Devoir n’est pas aussi vil et réactionnaire que le laissent supposer les chroniques de Rioux, mais il n’est pas aussi bourgeois et insignifiant que nous le représentent les maisons « Charme et prestige » ou la section Weekend du vendredi, dans laquelle on pouvait lire en fin de semaine une perle du genre : « Quand le champagne est à moins de 100 $, ce serait péché de s’en priver. »

Ça fait d’ailleurs longtemps qu’à la maison, on a rebaptisé le cahier Plaisirs, qui parle essentiellement de voyages, « Plaisirs de bourges ». Puis on s’est rendu compte que ça marchait avec pas mal tous les autres cahiers. Culture de bourges. Économie de bourges. Perspective de bourges. Faites le test, même avec les cahiers spéciaux. Habitation de bourges. Syndicalisme de bourges. Etc.]

Je ne lis donc pas les chroniques de Christian Rioux, mais il se trouve qu’il est aussi le journaliste affecté aux affaires parisiennes, françaises et européennes, et qu’à ce titre, il produit des articles d’information qui se veulent « objectifs » et qui ne constituent qu’une autre manière de poursuivre ce qu’il fait dans ses chroniques. En fin de semaine, j’ai laissé glisser mes yeux sur l’article « L’anti-Trump qui séduit l’Europe. Comment Trudeau est devenu la coqueluche de la presse internationale » jusqu’à cette phrase :

« Un peu partout en Europe, la gauche cosmopolite, multiculturelle et libertaire se passionna pour un premier ministre qui, en 2015, avait décidé d’accueillir 25 000 réfugiés, de supprimer la déchéance de nationalité pour les terroristes et de légaliser le cannabis. »


Ça y est, il recommence. Un énoncé limpide, clair et pleinement hypocrite, tout à fait caractéristique de la plume de Rioux. Il ne fallait pas lire toutes ses chroniques. Chacun de ses articles le contient tout entier. La méthode inductive est notre amie.

Lisons cet énoncé à l’envers, en commençant par la périphrase de la fin.

25 000 réfugiés  : non seulement Trudeau se propose d’accueillir des réfugiés, mais il veut en accueillir beaucoup. Le nombre n’est pas relatif, ici, il est absolu, destiné à faire peur, suggérer la largesse, peut-être l’inconscience. Le fait que c’est grand en crisse le Canada, que ces gens-là fuient la guerre, que c’est toujours moins que d’autres pays, tout cela ne semble pas entrer en ligne de compte. De toute façon, le terme « réfugié », ici, est un parfait dog-whistle : on le sait bien, ces réfugiés viennent de Syrie, ce sont des musulmans, il y a potentiellement des terroristes dans le lot, d’ailleurs il y avait une manifestation contre l’islamisme radical aujourd’hui à Québec et un des manifestants était clair sur le sujet : « un musulman modéré n'en est pas un. »

supprimer la déchéance de nationalité pour les terroristes : Il est donc pour le terrorisme. CQFD.You’re either with us or against us, etc.

légaliser le cannabis : Dans cet énoncé, il y a un axe libéraux = gauche = drogués. Ils ont tort politiquement, ils ont l’air cool mais ils ne savent pas ce qu’ils font, leurs sens sont affectés, c’est normal ils prennent de la drogue.

libertaire : La gauche libertaire, Christian, n’a rien à foutre de Justin Trudeau, du pays dont il est le chef, du système « démocratique » qui l’a porté au pouvoir, du système économique qu’il soutient, elle est tout uniment contre car comme disait grand-mère, « j’en ai rien à secouer, je suis anarchiste et je veux foutre en l’air la société capitaliste. »

multiculturelle : Évidemment que, dans sa perspective, le multiculturalisme est mauvais. Il est au cœur, au Québec, de l’opposition fédéraliste / souverainiste et progressiste / conservateur ; mais Rioux n’a pas dit multiculturaliste, il a dit multicuturelle. Ce qu’il déplore, ce n’est pas que cette gauche « prône la coexistence de différentes cultures au sein du pays, par opposition à l'intégration et la constitution d'une identité commune », si on me permet la paresse de citer Wikipédia ; c’est qu’elle est effectivement constituée de différentes cultures, bref, qu’elle est pleine de monde qui viennent pas de chez nous, qui sont pas comme nous, qui parlent pas notre langue pis qui sont un peu « urban », si vous me permettez le dog-whistle.

cosmopolite : Inutile de demander si Christian Rioux sait si le terme cosmopolite est un mot codé dans l’extrême-droite pour « juif ». Bien sûr qu’il le sait. Je ne crois pas qu’il veuille dire « juif » ; je pense seulement qu’il profite d’une valeur ajoutée à son terme qui, dans sa bouche, désigne l’a-national, peut-être une espèce d’élite qui voyage, parle plusieurs langues et finit par s’oublier elle-même. Peut-être même que c’est un truc du genre : je savais que vous alliez m’accuser de ça. Cosmopolite. Faut vraiment être tordu pour en faire quelque chose de négatif.

gauche : Le signe total, en ce qu’on n’épuisera jamais ce que la droite peut investir de signification dans la « gauche ». Si les gauchistes sont connus pour s’obstiner sur des points de détails - qui n’en sont pas pour eux – jusqu’à faire des tendances et des scissions et des tendances dans la scission, le tout uni que lui reflète la droite a pour eux quelque chose de profondément mystérieux. La gauche est l’uber-ennemi des radios poubelles ; Éric Duhaime en hallucine jusque dans la programmation de Radio-Canada. Nous, gauchistes, ne pouvons que nous demander : crisse, mais de quoi il parle ? C'est sûr que la puissance formidable qu’on nous prête agit comme un baume, quand on sait que notre parti au provincial obtient à peine 7% des voix. Ceci dit, il y a quand même des limites à ce qu’on peut prendre. Justin Trudeau, de « gauche » ? On veut rien savoir ! On vous le laisse ! Vous comprenez pas, c’est une façade, il est à droite !

J’insiste : je ne fais pas de procès d’intention à Rioux, parce qu’encore une fois, je postule non seulement qu’il sait parfaitement ce qu’il fait, mais qu’il sait que nous le savons aussi. C’est un jeu de con implicite, qu’il est temps de rendre explicite.

Je reviens donc à ce que je disais lors de « l’affaire Desjardins », où je relevais cette chronique de Christian Rioux du 29 novembre 2013 qui disait ceci :

« Or, est-ce vraiment à l’État de dire la morale ? À défaut de pouvoir “changer la vie”, comme ils disaient dans les années 80, les socialistes semblent se résigner à ce prêchi-prêcha. C’est ce qu’ils avaient fait en mai dernier en décidant de bannir le mot “race” des lois françaises. La mesure ne coûtait pas cher. Comme si la suppression d’un mot suffisait à faire disparaître la réalité qu’il exprime. »


Vous pouvez relire et retourner la dernière phrase dans tous les sens, vous arriverez toujours à ceci : un journaliste du Devoir a postulé l’existence des races dans le genre humain. Lisant cela, j’étais absolument certain que c’était dans sa dernière chronique ; en frais de scandale, c’est du niveau sabotage de Robert Lévesque. J’ai attendu des rectifications, un licenciement… rien. Je n'arrive pas à croire que le texte soit toujours en ligne, comme si j'étais le seul à l'avoir jamais lu. Je crois que tout ce qu’il fait depuis est une fanfaronnade, un pied-de-nez pour nous dire « je suis toujours là, lalalallère ! » Il est absolument inutile de lire ses autres textes, parce que ça reviendra toujours au même.

En fait, le truc de Rioux est celui-ci : il a postulé, dans une chronique, l’existence des races dans le genre humain. La plupart de ses autres chroniques, consacrées aux méfaits de la mondialisation et de l'immigration, expliquent pourquoi il n’est pas bon de les mélanger.

Il y a un mot assez simple dans le dictionnaire pour désigner ça.