19.9.16

30 minutes au palais de justice

Je me suis marié cet été.

Il faut remettre des documents au palais de justice et, bien sûr, payer des frais.

Au palais de justice, il y a des avocats déguisés en avocats – toge, rabat, col blanc – et des justiciables déguisés en justiciables – longue barbe, gros bras, coat de cuir Harley-Davidson, culottes de cuir Harley-Davidson, bottes Harley-Davidson, j’imagine que celui-là est venu avec sa Harley-Davidson.

Il y a aussi beaucoup d’agents de sécurité déguisés en policiers. Ou sont-ce des policiers ? Le gros gars à longue barbe vient échanger des courtoisies avec l’un d’eux. J’ignore ce qu’ils peuvent se dire.

Les couloirs sont larges et le tout est très espacé, même s’il n’y a pas grand monde. Ça s’appelle la sécurité. D’un coup que les courtoisies tournent mal.

La madame à l’accueil me dit que je peux faire ce que je veux faire au guichet I-24.

Je pense brièvement aux Douze travaux d’Astérix.

J’arrive au I-24. Il y a deux files. L’écriteau de la première indique « Ouverture et consultation de dossiers. » Une jolie jeune femme blonde semble y travailler, en l’absence de qui que ce soit. Je dois me ranger dans la deuxième, où attendent quatre ou cinq personnes, puisqu’en l’occurrence, l’écriteau présente plutôt un catalogue :

Petites créances
Requête pour permis restreint
Mainlevée de saisie de véhicules
Urgence judiciaire
Mariage et union civile
Bref de saisie

Je reconnais spontanément le champ sémantique de tout ce qui peut chier dans ta vie. Je m’imagine poursuivi, en faillite, mes objets confisqués, humilié, obligé d’aller quérir signatures et tampons sur mes heures de travail. On voit ce que ces gens-là pensent du mariage.

Il y a de l’attente dans la file, ce qui me rend mécontent parce que je dois seulement donner des documents et payer. Idéalement, ça se ferait sur internet – on remplit un formulaire, on entre un numéro de carte, et hop! vivez heureux. Puis, je pense à clicSÉQUR, et je comprends que ça ne sera pas possible.

Ça commence à être long.

Devant moi, il y a Kevin Marleau. Il est poursuivi pour 15000$ en son nom personnel, et un autre 15000$ pour sa compagnie de construction. Il a l’air de l’apprendre, la fonctionnaire l’assure que c’est bien le cas, il y a deux poursuites, elle lui montre son écran sur lequel se détachent des lettres vertes sur fond noir, et à ce moment je crains sincèrement que son ordinateur ne roule sous MS-DOS. C’est vraiment cuit pour mon histoire de formulaire sur internet. Kevin n’a pas l’air d’un mauvais Jack, à l’œil je dirais qu’il est plutôt dans les portes et fenêtres, mais enfin proteste-t-il, il a envoyé une contestation, il fallait payer 300$, la fonctionnaire dit qu’il n’en a envoyé que 200$, il dit non, elle dit « je vais aller chercher des documents ».

Et elle part chercher des documents.

Elle est partie chercher.

Elle cherche.

J’attends.

Kevin attend.

Pendant ce temps, la jeune fille blonde travaille sur son ordinateur. Elle n’a accueilli personne, et semble être là exclusivement pour repousser les êtres humains dans l’autre file pour garder la sienne dans une catégorie immaculée qui n’existe pas. On appelle ça comment, une file où il n’y a personne?

Je m’essaie quand même : « Excusez-moi, c’est pour remettre des documents de mariage… »

Elle : « Vous êtes dans la bonne file. Il faut attendre. »

Derrière elle, il y a une colonne avec une affiche représentant des feux de signalisation que je reproduis de mémoire :
Vert – Vous avez droit à un service courtois et professionnel.
Jaune – Notre personnel a droit au respect.
Rouge – Bref, aucune violence verbale ou physique ne sera tolérée.

Je pense aux concepteurs et graphistes qui ont fait ça. Évidemment, la métaphore automobile, le fondement de notre culture commune, c’est le seul langage que parlent ces abrutis. Je comprends qu’il s’agit en fait d'une schématisation de notre humeur progressive dans l’attente, et je m’en viens d’ailleurs dangereusement jaune orange, et je comprends maintenant la raison pour laquelle le guichet ouvre sur une immense salle d’archives, pleine de classeurs, de dossiers dans des classeurs, de documents officiels dans les dossiers, pour montrer la puissance anesthésiante de l’administration, contre laquelle la colère qu’instillent les « brefs de saisie », « mainlevée », « urgences judiciaires » et autres « petites créances » ne peut rien, d’ailleurs il n’y a personne de responsable ici, on ne va quand même pas engueuler la fonctionnaire de classe 1 qui revient d’autre part avec ses documents dans un chariot et qui les montre à Kevin Marleau.

À la file d’à côté, une femme vient de prendre d’assaut la jolie blonde.

Sa collègue vient à sa rescousse d’un ton autoritaire : « Je vous l’ai dit tout à l’heure madame que c’était cette file-ci ! »

La dame : « Oui, mais, c’est écrit "consultation de documents" et je veux… »

Collègue : « LA FILE ! »

La file commence d’ailleurs à être longue, ça fait trente minutes que j’attends pour donner des documents, je pense à la réunion où je dois me rendre. Je me dis qu’il n’y a aucune autre organisation où la fille blonde pourrait continuer de ne rien faire pendant que sa collègue est dans le jus, je pense au secteur privé, je réprouve cette pensée réactionnaire, puis je me dis que quand même, Kevin Marleau pourrait avoir droit à un peu de discrétion, sinon de confidentialité, puis la violence des lieux et du décorum m’assaille, et je sens que je vais vraiment m’énerver, enfin, je veux qu’on me redonne ces trente minutes, get your fucking shit straight, palais de justice.

La fonctionnaire met Kevin Marleau de côté et m’accueille.

Moi : « C’est pour remettre des documents. »

Elle les prend.

C’est tout.

Trente minutes pour ça.

Elle : « Pour payer, c’est au I-17. »

Oh shit.

Non.