1.7.16

Fuck le Canada


Je n’ai rien contre le Canada.

Je ne l’aime pas.

Je ne le déteste pas.

Je ne l’habite pas.

Je n’y suis jamais allé, sinon pour des manifestations à Ottawa et un voyage de camping catastrophique à l’Île-du-Prince-Édouard.

J’avais cinq ans, et les enfants dans le module de jeu nous barraient l’accès en demandant « Do you speak english? » Ça sonnait comme relish. Ce n’est pourtant pas pour ça que je n’aime pas le Canada, mais j’ai gardé une aversion durable pour le camping après que mon frère ait renversé son bol de céréales dans la tente.

Né au Québec, parlant français, j’ai plus facilement accès à la culture locale et je communique plus facilement avec ses gens. Je me suis identifié fortement à son espace national, jusqu’à m’en faire une fierté, une tare connue sous le nom de nationalisme, jusqu’au 30 octobre 1995. Ce soir-là, j’avais 19 ans, j’étais romantique, le Québec allait devenir un pays alors que j’entrais dans l’âge adulte, les deux unis dans le sens de l’histoire…

Inutile de continuer, ça ne s’est pas passé.

Le bar offrait le deux pour un si on gagnait. On n’a pas gagné, on est allé pareil. J’ai braillé toutes les larmes de mon corps pendant les discours, un moment donné, un gars a débranché les télés sous les applaudissements, j’ai braillé de plus belle, jusqu’à ce que des amis entrent, exaltés :

- Parizeau l’a dit, c’est la faute des immigrants!


Un sceau d’eau glacée pis deux claques dans face : j’étais réveillé, le sort était rompu.

- Il a dit quoi, ce con ?


Je sais maintenant ce qu’il a dit, ou ce qu’il a voulu dire, mais je me souviendrai toujours de la manière dont mes amis l’ont interprété, et mon enfance politique s’est ainsi brutalement terminée. Les vingt années subséquentes de péquisme, du sommet socioéconomique de 1996 à la charte des valeurs, ont à peu près complètement récuré ce qui pouvait subsister de nationalisme en moi.

Le Québec n’est pas un pays, et ne le sera jamais.

Le Canada non plus, quoi qu’on en dise.

J’habite un non-pays qui est lui-même partie d’un autre non-pays.

Cet autre non-pays demande à être aimé, lui aussi.

C’est d’ailleurs à cela qu’on constate qu’ils ne sont pas des pays : ils pourraient pas faire ça tout seuls ?

Le fait est que toutes les forces qui se sont liguées pour me faire aimer le Canada – Jean Chrétien, Jean Charest et son passeport, le love-in de 1995, le plan B de Stéphane Dion, le million de Drapeaux à Sheila Copps, les minutes du patrimoine à Robert Guy Scully, le scandale des commandites – toutes ces forces sont associées à la fraude, à la corruption et plus généralement au parti libéral, c’est-à-dire à la mafia.

Le Canada m’évoque invariablement la face antipathique de Trudeau père, qui en est le bonhomme sept heures : « Si t’aimes pas le Canada, Pierre-Elliott va venir te manger…. Aaahhhhh! » Quand je fouille ma mémoire à la recherche de son héritage politique, la première chose qui me revient, c’est la citation « qu’ils mangent donc de la marde ! », une variante québécoise de la brioche française. Comme pour Marie-Antoinette, qui n’a pas vraiment dit ça, il me semble impossible qu’un premier ministre profère une chose pareille. Internet m’assure pourtant que si, à des travailleurs en plus, les gars de Lapalme. J’ai toujours eu le sentiment qu’en fait, il s’adressait à chacun de nous. Sa face semble nous dire ça. Mangez de la marde.

Le Canada n’est pas un pays, c’est, nous dit Alain Deneault dans Médiocratie, « un Chili à l’horizontale », «une bande longeant la frontière étatsunienne » unie par un chemin de fer construit par des Chinois. Il ajoute : « Il s’agit d’un peuplement plus que d’un peuple, d’un paysage plus que d’un pays. On s’y sent davantage dans un état que dans un État. C’est toujours une contrée qu’on s’obstine à nommer nation. Son histoire ne constitue guère un tout plus grand que la somme de ses annales. »

En fait, la seule chose vraiment bien au Canada, ce sont les Canadiens. Ils sont tout à fait égaux à leur réputation, gentils, polis, ils sortent tout leur français pour ensuite s’excuser de continuer en anglais, moment où ils expliquent qu’au Canada aussi il y a une culture autonome, en dépit de la langue commune avec les impérialistes américains, et on finit par comprendre qu’en fait, la culture canadienne recoupe les artistes ou productions qui n’ont pas pogné aux États-Unis. Genre, Carol Shields, Atom Egoyan et les Tragically Hip, c’est de la culture canadienne.

Vraiment, le Canada souffre d’un déficit sémantique. Il est pauvre en signes. Quand on veut le célébrer, ça ressemble à cette photo d’Andreï Markov diffusée aujourd’hui par le Canadien de Montréal :



C’est tout simplement merveilleux.

Un russe jouant dans la métropole d’un non-pays, dans une équipe qui porte le nom de l’autre non-pays auquel il est intégré, entouré des symboles nationaux du deuxième.

Vous me suivez?

Faisons le tour.

Le drapeau. Je comprends que suite à l’adoption du fleudelisé, le Canada ait voulu se doter d’un drapeau, mais a-t-on vraiment mis dix-sept ans à accoucher d’un travail aussi botché ? Il est fucking laid. Son rouge est agressant, difficile à soutenir. Les deux bandes des côtés symbolisent les océans, car le Canada va d’une mare à l’autre, « from coast to coast », et Stephen Harper, très fier de contribuer à réchauffer le climat et dégeler l’Arctique, ajoutait « to coast ». Ça fait pas mal d’ambition pour une feuille d’érable.

Le castor. Le castor a des grandes dents. Il construit des barrages. Il tape la queue quand il y a du danger. C’est pas mal ça. Suis-je censé me projeter là-dedans, et si oui, de quelle manière?

Le Bluenose : « Ainsi donc, il y avait en constant filigrane de nos jours cette affaire incroyable du trou dans son cœur. Gros comme un dix cents, m’assurait-il, et à la naissance encore. Je n’arrivais pas à me défaire de la métaphore du dix cents. Elle m’éveillait violemment la nuit, j’en concevais d’ignobles et terrifiants cauchemars où les sonnailles de piécettes mécréantes se mêlaient à l’appel envoûtant, délétère d’une béance palpitante. J’imaginais, j’oserai dire que je voyais comme très réelle dans le fond obscurci de ma chambre une pièce de dix cents enfler en grondant ses atomes de nickel jusqu’à prendre les colossales proportions d’un paysage métallique et le Blue Nose, le vrai, le Blue Nose grandeur nature, prenait la mer d’argent aqueux et faisait voile vers des rivages spectraux, emportant avec lui dans le secret de sa coque polie l’âme et le nom de mon ami. » Christian Mistral n’est pas de la meilleure compagnie, mais c’est quand même le seul qui ait pu faire quelque chose avec un bateau de pêche coulé en 1946.

L’orignal, le huard, l’ours. OK, I get it, il y a des animaux au Canada. Il y a pas grand chose, mais il y a des animaux.

John A. Macdonald. Lui, je l’aime. Il est sur les dix piastres. Dans l’histoire des crottés, il y a beaucoup de monde, mais il a quand même su faire sa place. Raciste qui déteste tout uniment les francophones, les asiatiques, les métis, les noirs et les autochtones, on peut dire qu’il définit d’entrée de jeu le multiculturalisme canadien ; pas de doute, dans son esprit, tout le monde est égal ! Il est quand même sensible au destin des plus faibles, comme en témoigne sa plus célèbre citation : « Nous devons protéger les intérêts des minorités, et les riches sont toujours moins nombreux que les pauvres. » Qu’on ait érigé cet alcoolique notoire, ce corrompu impénitent, qui incarne si parfaitement le contraire des prétendues valeurs canadiennes, à titre de père fondateur de la nation, est d’une ironie délectable qui me réconcilierait presque avec le Canada, si les Canadiens goûtaient l’humour noir. Ils ont malheureusement l’air de lui trouver des qualités.

Les Rocheuses. J’avais quatre ans, c’était le référendum de 1980, les gens disaient qu’on allait perdre nos pensions et nos Rocheuses. Tout cela me semblait, comment dire, très, très loin. J’ai quand même appris que les Rocheuses existaient et qu’elles appartenaient à quelqu’un. Comme disait Trudeau père, avec un accent lyrique mais retors : « C’est à nous autres, tout ça! » Moi qui n’ai jamais connu que les « vieilles montagnes râpées du nord » - c’est du Miron – voilà qui aurait pu me sembler de nouveaux sommets à conquérir, mais le fait est que je m’en crissais comme de l’Himalaya. Paraît que lorsque la Coors light est vraiment froide, les Rocheuses apparaissent sur la canette. Intrigué par une bière qui n’a pas d’autre qualité que d’être vraiment froide, sans autre mention de sa valeur gustative, j’en ai pris une lors d’une game de baseball. Elle n’était pas si froide, et c’est de la crisse de robine. Résultat, je n’ai jamais vu les Rocheuses.

Borden. Les billets de cent dollars servent à acheter et faire de la poudre. Dessus, il y a Borden. Té ki?

Le West Edmonton Mall. Quand j’étais au primaire, on apprenait l’anglais avec un manuel intitulé Take Action, qui était peut-être aussi destiné à nous faire découvrir le Canada, puisqu’une section complète parlait du West Edmonton Mall, le plus gros centre d’achats à l’ouest de quelque part. Avaient-ils un Régis comme maire là-bas aussi?

L’hymne national. En 1969, le frère Untel, déplorant le mauvais français de ses élèves du secondaire, prend à témoin leurs copies de l’hymne national, nous livrant ainsi le texte massacré :

Au Canada
Taire...
de nos ailleux
Ton front est sein
ton front est sain
ton front des sains
ton front essaim de fleurons
ton front est sein de flocons
De fleurs en glorieux
et fleuri glorieux
de fleurs en orieux
de fleurs à glorieux
Quand on passe
car nos pas
quand qu'on part
quand ton pas
quand on pense
car ton corps, c'est porter l'épée
ces porter l'épée
Il s'est porté la croix
Ton histoire est une épépée
ton histoire est tu épopée
Des plus brillantes histoires
des plus brillants espoirs
Et cavaleurs
de froid trempé
de voir trembler
de foi tremper
de foie trempler
de voix tremblé
de foie trempé
de foi tremblée
de foie tremblay
Protégera
nos foyers et nos vœux
ton foyer et ton bras
nos foyers et nos cœurs
nos fois et nos droits

Pour ceux qui, à ce moment de la boucherie, seraient tout mélangés, une chose qui, du reste, arrive souvent aux profs de français, je parle d’expérience, voici le premier couplet du texte original :

Ô Canada ! Terre de nos aïeux,
Ton front est ceint de fleurons glorieux !
Car ton bras sait porter l'épée,
Il sait porter la croix !
Ton histoire est une épopée
Des plus brillants exploits.
Et ta valeur, de foi trempée,
Protégera nos foyers et nos droits,

Le problème des élèves du frère Untel, c’est que le texte ne veut rien dire. L’histoire du Canada, une épopée? Tu me niaises? Qu’en penserait Gilgamesh? De la valeur trempée dans la foi? Dafuq? Et puis, c’est quoi l’affaire avec les hymnes nationaux ? Ils ont tous un accent guerrier, nous rappelant que les nations sont fondées sur des crimes. « Ton bras sait porter l’épée », c’est drôle dans le contexte, mais quand même pas grand chose à côté des Américains dont le Star-Spangled Banner parle des «rockets' red glare » et des « bombs bursting in air » éclairant leur drapeau dans la nuit, pour ne rien dire de la très trash Marseillaise française : «Aux armes citoyens / Formez vos bataillons / Marchons, marchons / Qu'un sang impur/ Abreuve nos sillons».

Pour réconcilier les peuples, et genre, se faire aimer, puisque c’est le but du Canada, il faudrait des chansons exaltant des sentiments plus nobles et doux. Les Québécois pourraient prendre « Gens du pays », les Américains « This land is your land », les Français « Le temps des cerises», et les Canadiens… quelque chose de Stompin’ Tom Connors, j’imagine.

La Molson Canadian. Il y a un problème Molson au Québec. Ce symbole de la domination anglaise et de l’exploitation des francophones fut violemment épinglé par le FLQ qui parlait, dans son manifeste, de « la bière du chien à Molson. » Cette dernière est coupable d’un crime circulaire : elle procure une ivresse qui fait oublier les conditions objectives de la domination sans les changer, au profit de l’exploiteur lui-même. C’est encore cette apathie qu’évoquait Gérald Godin dans un cantouque en parlant des « révolutavernes » et autres « molsonnutionnaires ». Quant à Denis Vanier, il voyait «les chirurgiens nazis du gouvernement [ressuciter] Claude Gauvreau pour lui donner d'autres électrochocs, les doigts trempant dans des bassins de lavements d'Yves Préfontaine, Georges Dor Molson pus foie langue et bacon », juste ça.

La Molson Canadian est célèbre au Canada pour une publicité exaltant le patriotisme à travers les pauvres symboles énumérés ici, un genre d’exercice kitsh que les Canadiens ont fini par s’approprier au premier degré. Elle s’est donc révélée absolument non commercialisable au Québec ; la légende veut plutôt qu’elle fut distribuée ici sous le nom de Laurentide qui, dans les bières bas de gamme, était quand même pas mal en bas. Signe des temps, la Laurentide a presque disparu et on vend maintenant la Molson Canadian jusqu’au festival d’été de Québec, lui aussi victime des temps. En fait, Molson est partout, et quand une serveuse dans un bar me dit « on a les produits Molson », j’entends plutôt « on a pas vraiment de bière, mon boss a signé une entente d’exclusivité, pis de toute façon on n’a pas une très haute opinion de nos clients, faque tu la veux Dry ou Export ? ».


La vieille grébiche. Stephen Harper a passé dix ans à parler « d’érections », ce qui, vu le personnage, a toujours semblé incongru. L’idôlatrie qu’il vouait à la reine d’Angleterre rendait le tout franchement malaisant, pour ne pas dire carrément pervers. Le stupide attachement à la monarchie britannique est un autre signe de l’incapacité du Canada à devenir un pays. Canadiens, reprenez un peu de cet héritage français que vous avez conquis, et comme le disait Sade, faites encore un effort si vous voulez être républicains.

Exécution de Louis XVI, d'après une gravure allemande.

La police montée. Est-ce que ça existe pour vrai? Je veux dire, c’est un peu un match impossible, la politesse canadienne et la police. Les deux concepts sont antithétiques. Quant aux chevaux, quand le SPVM les sort, c’est pour charger les manifestants. Après, les hosties, ils nous accusent de maltraiter les animaux. C’est au moins un pont entre les deux solitudes ; d’ailleurs, à ceux qui s’imaginent qu’ils sont à l’abri du nationalisme québécois avec la charte des droits et libertés, la seule chose que je peux dire, c’est que lorsque vient le temps de la répression dans la violence et l’impunité, la police de Toronto vaut bien celle de Montréal. C’est un pensez-y bien.

La confédération. La légende veut qu’en 1974, le gouvernement du Québec ait établi la fin des baux locatifs au 1er juillet pour troller le Canada, si bien que cette date est devenue ici la « fête du déménagement ». Il y a chaque année environ 200 000 déménagements, ce qui surpasse sans contredit le nombre de gens qui célèbrent l’autre non-pays. Anyway, comment fêter le Canada? Avec la Saint-Jean, ce n’est pas compliqué, on fait un feu, on chante des chansons québécoises et on prend une brosse légendaire ; mais qui a envie de prendre une brosse le jour du Canada ?

Je suis allé une fois à cette fête à la Malbaie. Il y avait Dany Bédar en tête d’affiche, dont je n’avais alors jamais entendu parler – heureuse époque. Je m’étonne à mon ami de la place :

- Sérieux, avec le budget qu’ils ont, ils présentent cet inconnu?
- Attends, ils ont tout mis l’argent sur les feux d’artifices, ça va être génial.

À Québec, il y avait une traditionnelle assemblée de personnes âgées venues manger du gâteau aux couleurs du drapeau pendant qu’on entonnait le Ô Canada, alors que les nationalistes du MLNQ, menés par Pierre Falardeau, les insultaient copieusement.

Toute cette bêtise nationaliste réunie en un seul lieu, c’était pathétique.

Comment dire?

Canada is not my country.