19.9.16

30 minutes au palais de justice

Je me suis marié cet été.

Il faut remettre des documents au palais de justice et, bien sûr, payer des frais.

Au palais de justice, il y a des avocats déguisés en avocats – toge, rabat, col blanc – et des justiciables déguisés en justiciables – longue barbe, gros bras, coat de cuir Harley-Davidson, culottes de cuir Harley-Davidson, bottes Harley-Davidson, j’imagine que celui-là est venu avec sa Harley-Davidson.

Il y a aussi beaucoup d’agents de sécurité déguisés en policiers. Ou sont-ce des policiers ? Le gros gars à longue barbe vient échanger des courtoisies avec l’un d’eux. J’ignore ce qu’ils peuvent se dire.

Les couloirs sont larges et le tout est très espacé, même s’il n’y a pas grand monde. Ça s’appelle la sécurité. D’un coup que les courtoisies tournent mal.

La madame à l’accueil me dit que je peux faire ce que je veux faire au guichet I-24.

Je pense brièvement aux Douze travaux d’Astérix.

J’arrive au I-24. Il y a deux files. L’écriteau de la première indique « Ouverture et consultation de dossiers. » Une jolie jeune femme blonde semble y travailler, en l’absence de qui que ce soit. Je dois me ranger dans la deuxième, où attendent quatre ou cinq personnes, puisqu’en l’occurrence, l’écriteau présente plutôt un catalogue :

Petites créances
Requête pour permis restreint
Mainlevée de saisie de véhicules
Urgence judiciaire
Mariage et union civile
Bref de saisie

Je reconnais spontanément le champ sémantique de tout ce qui peut chier dans ta vie. Je m’imagine poursuivi, en faillite, mes objets confisqués, humilié, obligé d’aller quérir signatures et tampons sur mes heures de travail. On voit ce que ces gens-là pensent du mariage.

Il y a de l’attente dans la file, ce qui me rend mécontent parce que je dois seulement donner des documents et payer. Idéalement, ça se ferait sur internet – on remplit un formulaire, on entre un numéro de carte, et hop! vivez heureux. Puis, je pense à clicSÉQUR, et je comprends que ça ne sera pas possible.

Ça commence à être long.

Devant moi, il y a Kevin Marleau. Il est poursuivi pour 15000$ en son nom personnel, et un autre 15000$ pour sa compagnie de construction. Il a l’air de l’apprendre, la fonctionnaire l’assure que c’est bien le cas, il y a deux poursuites, elle lui montre son écran sur lequel se détachent des lettres vertes sur fond noir, et à ce moment je crains sincèrement que son ordinateur ne roule sous MS-DOS. C’est vraiment cuit pour mon histoire de formulaire sur internet. Kevin n’a pas l’air d’un mauvais Jack, à l’œil je dirais qu’il est plutôt dans les portes et fenêtres, mais enfin proteste-t-il, il a envoyé une contestation, il fallait payer 300$, la fonctionnaire dit qu’il n’en a envoyé que 200$, il dit non, elle dit « je vais aller chercher des documents ».

Et elle part chercher des documents.

Elle est partie chercher.

Elle cherche.

J’attends.

Kevin attend.

Pendant ce temps, la jeune fille blonde travaille sur son ordinateur. Elle n’a accueilli personne, et semble être là exclusivement pour repousser les êtres humains dans l’autre file pour garder la sienne dans une catégorie immaculée qui n’existe pas. On appelle ça comment, une file où il n’y a personne?

Je m’essaie quand même : « Excusez-moi, c’est pour remettre des documents de mariage… »

Elle : « Vous êtes dans la bonne file. Il faut attendre. »

Derrière elle, il y a une colonne avec une affiche représentant des feux de signalisation que je reproduis de mémoire :
Vert – Vous avez droit à un service courtois et professionnel.
Jaune – Notre personnel a droit au respect.
Rouge – Bref, aucune violence verbale ou physique ne sera tolérée.

Je pense aux concepteurs et graphistes qui ont fait ça. Évidemment, la métaphore automobile, le fondement de notre culture commune, c’est le seul langage que parlent ces abrutis. Je comprends qu’il s’agit en fait d'une schématisation de notre humeur progressive dans l’attente, et je m’en viens d’ailleurs dangereusement jaune orange, et je comprends maintenant la raison pour laquelle le guichet ouvre sur une immense salle d’archives, pleine de classeurs, de dossiers dans des classeurs, de documents officiels dans les dossiers, pour montrer la puissance anesthésiante de l’administration, contre laquelle la colère qu’instillent les « brefs de saisie », « mainlevée », « urgences judiciaires » et autres « petites créances » ne peut rien, d’ailleurs il n’y a personne de responsable ici, on ne va quand même pas engueuler la fonctionnaire de classe 1 qui revient d’autre part avec ses documents dans un chariot et qui les montre à Kevin Marleau.

À la file d’à côté, une femme vient de prendre d’assaut la jolie blonde.

Sa collègue vient à sa rescousse d’un ton autoritaire : « Je vous l’ai dit tout à l’heure madame que c’était cette file-ci ! »

La dame : « Oui, mais, c’est écrit "consultation de documents" et je veux… »

Collègue : « LA FILE ! »

La file commence d’ailleurs à être longue, ça fait trente minutes que j’attends pour donner des documents, je pense à la réunion où je dois me rendre. Je me dis qu’il n’y a aucune autre organisation où la fille blonde pourrait continuer de ne rien faire pendant que sa collègue est dans le jus, je pense au secteur privé, je réprouve cette pensée réactionnaire, puis je me dis que quand même, Kevin Marleau pourrait avoir droit à un peu de discrétion, sinon de confidentialité, puis la violence des lieux et du décorum m’assaille, et je sens que je vais vraiment m’énerver, enfin, je veux qu’on me redonne ces trente minutes, get your fucking shit straight, palais de justice.

La fonctionnaire met Kevin Marleau de côté et m’accueille.

Moi : « C’est pour remettre des documents. »

Elle les prend.

C’est tout.

Trente minutes pour ça.

Elle : « Pour payer, c’est au I-17. »

Oh shit.

Non.

8.9.16

Fuck Class Dojo

J’arrive de mon cours à midi, une page déchirée, surlignée et annotée du Soleil est bien en évidence sur mon bureau. « Lis ça », me somme mon collègue. « Ça » parle d’une application, ClasseDojo, un outil de gestion de classe déguisé en réseau social.

J’ai lu ça, et voici ce que j’en pense.
1) L'application permet de recréer une salle de classe de façon ludique, avec un avatar (petit bonhomme coloré) représentant chaque élève.
Non. T’as mon enfant dans la face, je ne veux pas qu’il se transforme en avatar. Tu lui parles, et si tu veux du ludique, tu le fais jouer. Les petits bonhommes colorés, c’est le samedi matin à Télé-Québec.
2) À distance, le parent peut voir si son enfant gagne ou perd des points dans la journée et pour quel comportement en particulier (assiduité, travail d'équipe, manque de respect, perte de temps, ne pas se mêler de ses affaires, etc.).
Non. Mon enfant gagne ou perd des points en français, en mathématiques et dans les autres matières. Quant à son comportement, s’il y a quelque chose, tu lui parles ou, si c’est problématique, tu me parles.

Apardetsa, chacun fait sa journée : vous deux en classe, moi au travail. Je ne veux pas être dérangé, et je ne veux pas que mon enfant sente que je le surveille à la journée longue.
3) Lorsqu'ils ont accumulé assez de points, les enfants s'achètent des privilèges, comme un chocolat chaud extra guimauves ou un dîner en compagnie de l'enseignante.
Non. La notion de privilège me semble problématique socialement, et la possibilité de les « acheter », problématique sémantiquement. D’autre part, je ne suis pas sûr que je veux que mon enfant dîne avec une enseignante qui amène ça dans sa classe sans réfléchir.
4) ClassDojo est affichée presque en permanence sur une section de son tableau interactif, et quand les enfants la voient s'activer sur son cellulaire, en train de donner des points à ceux qui sont déjà assis le cahier ouvert, ça a un effet instantané sur le reste du groupe.
Non, non, non, crisse non. Pas question que mon enfant voit son « avatar » - encore une fois, mais qu’est-ce qu’il est supposé représenter alors qu’il est physiquement présent!?! – affiché à la vue de tout le monde. Je ne veux pas qu’il soit en compétition avec ses camarades pour avoir des bons points prof ; quant aux réprimandes, elles sont assez humiliantes de même sans devoir l’afficher à tout le groupe. Les enfants n’ont-ils aucun droit à la vie privée? Et puis, kesséssa, une enseignante qui taponne sur son cellulaire en classe? On a assez de difficulté à les faire fermer aux niveaux suivants…

Et une dernière question : vous avez vraiment le temps de gérer ça? Et si oui, au détriment de quoi?
5) ClassDojo permet à l'enseignant de communiquer avec un parent à la fois ou avec tous les parents en même temps. Ce qui crée un véritable réseau social où les photos sont reines.
Non. Le réseau social, ce sont les gens avec qui tu es lié. Ils sont dans la classe. Ma fille les appelle ses « amis ». Elle les voit sept heures par jour. Aucun besoin de virtualiser de telles relations. Quant au lien prof-élève, on se voit plusieurs fois par semaine, on se parle quand besoin est, autrement on communique à travers le sac d’école. Juste de même, réseau social virtuel pour réseau social virtuel, Facebook met l’âge minimal de l’inscription à 13 ans. Get the hint?

Quant aux photos… qu’est-ce que c’est que cette niaiserie? On enseigne les selfies à l’école? Je suis un fier défenseur – et accessoirement, employé – de l’école publique, mais crisse, ça vous dérangerait pas un peu d’aider la cause?
6) « Lorsque je mets une photo en ligne, quelques heures après, les enfants me demandent : "On a combien de "j'aime", on a combien de vues?" Ils veulent vraiment savoir si leurs parents sont branchés et ont vu ce qui s'est passé aujourd'hui. »
Des photos? Des likes? Des vues? Êtes-vous malades? Ok, les parents sont tous sur des réseaux sociaux une partie de la journée, mais vous savez comment ils appellent ça? Exactement : une perte de temps. N’en rajoutez plus, la cour est pleine.

Et puis, je vais vous dévoiler un secret de parent que personne n’ose dire à voix haute ; vous savez comment on appelle une journée de travail, alors que nos amours sont à l’école? Exactement : un répit. Pendant sept heures, pas de « Regarde papa / Papa regarde », le chiasme préféré des enfants. Encore une fois : vous faites votre journée, on fait la nôtre, on se parle après.

En tout et pour tout, alors qu’on débat de ce qui devrait être ou pas au programme de l’école, voici un merveilleux exemple de ce qui devrait rester dehors. Le narcissisme contemporain, l’existence dans le regard de l’autre, la popularité instantanée, les photos, les likes, les vues, les téléphones – ils seront en contact avec ça toute leur vie, dès leur plus jeune âge, il n’est absolument aucun besoin que l’école s’en charge. Laissez-leur le temps, bon sang.
7) Mme Rancourt a aussi filmé le début des exposés oraux de tous ses élèves, une initiative qui a beaucoup fait plaisir aux parents. […]« Si on avait la possibilité d'être en streaming à la journée longue, il y a bien des enseignants qui permettraient aux parents d'être en classe »
La mise à mort de l’école par l’école elle-même. La base de l’autorité d’un prof en tant que prof (et non en tant que figure d’autorité, comme ça semble être exclusivement compris dans le texte), repose sur le fait que c’est un professionnel et qu’à ce titre, il est le mieux placé pour savoir ce qui est pédagogiquement valable. Quant à transformer sa classe en émission de télé-réalité, avec comme sujets de mineurs non-consentants, comment dire…. il y a des cours de philosophie qui se perdent.

En dehors de toute ces considérations relevant de la dystopie foucaldienne où tout le monde surveille tout le monde, ce qui frappe dans ce texte, c’est le ton jovialiste tout-à-fait caractéristique de la manière dont on aborde la technologie en général, et la techno à l’école. La légèreté d’esprit, autant des intervenants que de la journaliste, est confondante. Que nous soyons tous débiles, avec nos téléphones à la main toute la journée, à liker des gifs de chats et le souper des autres, est généralement reconnu comme un problème, le downside de notre époque techno. Absolument incapables de mettre ça de côté, même temporairement - en classe ou au travail, par exemple – c’est comme si ceux-là s’étaient mis en tête de transformer toute la réalité en réseau social virtuel, bref, à plier ce qu’il nous reste de contact physique réel, ce qui est la base de l’éducation, au techno-ludisme insignifiant.

Ce tutoriel en est parfaitement représentatif, ponctué qu’il est de « this is an incredible feature », « what’s great », « what’s nice », « a very cool up here » « a very nice feature  », etc. Classdojo est un cauchemar totalitaire emballé comme un cadeau de Noël.


Class dojo n’évalue que des comportements, et à travers son avatar, l’enfant devient exclusivement la somme des jugements portés sur lui par une seule personne. Il est en compétition avec le reste de sa classe, et les bons comportements qu’on attend de lui sont à la fois instruments de mesure et monnaie d’échange. Ces comportements deviennent alors utilitaires, alors qu’ils devraient valoir en soi : idéalement, l’élève les adoptera quand il aura trouvé lui-même la gratification qu’ils apportent, comme l’estime de ses collègues ou le sentiment du devoir accompli. Au contraire, Classdojo rappelle l’application douchebag par excellence, Peeple, qui permet de coter les être humains avec un système d’étoiles de un à cinq – et qui fut salement accueillie parce qu’il se trouve que les êtres humains n’aiment pas être évalués comme des marchandises.

Face à la technologie, l’institution scolaire, prise entre terreur et fascination, semble s’imaginer qu’elle n’a d’autre choix que de s’adapter ou disparaître. Elle est prête à tout prendre en bloc, sans discuter, maintenant et tout de suite : internet, les tablettes numériques, les ordinateurs portables, les réseaux sociaux, mêmes les téléphones cellulaires maudits s’il le faut, tout est bon, nécessaire, puisque les jeunes sont ainsi. Une bonne partie des pédagogues, directeurs et même certains professeurs ne connaissent que de loin ces outils ; en possèdent-ils qu’ils ne semblent pas s’imaginer que l’utilisation très superficielle qu’ils en font eux-mêmes – lire les nouvelles, parler à des amis, jouer à des jeux – est la même que les étudiants et qu’à ce titre, la technologie, loin d’être émancipatrice ou éducative, n’est guère plus qu’un gadget.

Le fiasco des tableaux blancs intelligents (TBI) est parfaitement représentatif de cette idée devenue idéologie : dans un plan pour soi-disant améliorer l’école et lui ajoutant des ressources - ce qui serait plutôt bienvenue – le parti libéral a équipé toutes les classes du primaire et du secondaire de ces tableaux interactifs et lumineux. La réaction première du monde scolaire fut la stupéfaction : personne n’en avait exprimé le besoin, et quand il fut question de dépenser 240 millions pour ce faire, plusieurs ont pointé le délabrement de leurs écoles, suggérant qu’on pourrait commencer par acheter du nouveau mobilier ou enlever les moisissures du plafond. Passons outre sur le fait que, à la manière libérale, le contrat fut octroyé à des amis du parti. Le fait est que deux ans plus tard, on constate qu’ils sont trop petits, qu’ils sont souvent brisés et que, finalement, étudiants et enseignants les utilisent peu. La raison en est simple : le besoin n’était pas là.

Du reste, la technologie est déjà partout dans nos écoles : projecteurs vidéos, lecteurs dvd, prises internet, salles d’ordinateurs, sans parler des outils bien plus sophistiqués qu’on retrouve dans la plupart des classes du secteur technique. Ces instruments servent quand le besoin se présente ; le problème vient du forcing imposé quand le désir de technologie devient sommation. Aussi, le problème se transporte sur les épaules des parents : ils se trouvent dans la délicate position de refuser à leur enfant ce que les autres ont, et à gérer malgré eux les applications que la maîtresse d’école trouve cools. Une amie vient même se faire signifier qu’« il n’y aura pas de devoirs papier cette année », tout passera par une autre application, ChallengeU. J’imagine qu’on en a profité pour trouver ça écologique.

Vous savez ce que j’ai lu cette semaine sur les réseaux sociaux? Des parents qui se plaignent de l’omniprésence des écrans dans la vie pédagogique. No shit. On pourrait aussi évoquer ces bonzes de la Silicon Valley – les employés senior des Ebay, Google, Apple & autres – qui envoient leurs enfants dans des no tech schools parce qu'ils pensent que la technologie n’est d’aucune utilité pour apprendre la grammaire et que de manière générale, les écrans gênent la créativité, les mouvements, les interactions humaines ainsi que la faculté de concentration.

Mais c’est sûr que c’est moins cool.

1.7.16

Fuck le Canada


Je n’ai rien contre le Canada.

Je ne l’aime pas.

Je ne le déteste pas.

Je ne l’habite pas.

Je n’y suis jamais allé, sinon pour des manifestations à Ottawa et un voyage de camping catastrophique à l’Île-du-Prince-Édouard.

J’avais cinq ans, et les enfants dans le module de jeu nous barraient l’accès en demandant « Do you speak english? » Ça sonnait comme relish. Ce n’est pourtant pas pour ça que je n’aime pas le Canada, mais j’ai gardé une aversion durable pour le camping après que mon frère ait renversé son bol de céréales dans la tente.

Né au Québec, parlant français, j’ai plus facilement accès à la culture locale et je communique plus facilement avec ses gens. Je me suis identifié fortement à son espace national, jusqu’à m’en faire une fierté, une tare connue sous le nom de nationalisme, jusqu’au 30 octobre 1995. Ce soir-là, j’avais 19 ans, j’étais romantique, le Québec allait devenir un pays alors que j’entrais dans l’âge adulte, les deux unis dans le sens de l’histoire…

Inutile de continuer, ça ne s’est pas passé.

Le bar offrait le deux pour un si on gagnait. On n’a pas gagné, on est allé pareil. J’ai braillé toutes les larmes de mon corps pendant les discours, un moment donné, un gars a débranché les télés sous les applaudissements, j’ai braillé de plus belle, jusqu’à ce que des amis entrent, exaltés :

- Parizeau l’a dit, c’est la faute des immigrants!


Un sceau d’eau glacée pis deux claques dans face : j’étais réveillé, le sort était rompu.

- Il a dit quoi, ce con ?


Je sais maintenant ce qu’il a dit, ou ce qu’il a voulu dire, mais je me souviendrai toujours de la manière dont mes amis l’ont interprété, et mon enfance politique s’est ainsi brutalement terminée. Les vingt années subséquentes de péquisme, du sommet socioéconomique de 1996 à la charte des valeurs, ont à peu près complètement récuré ce qui pouvait subsister de nationalisme en moi.

Le Québec n’est pas un pays, et ne le sera jamais.

Le Canada non plus, quoi qu’on en dise.

J’habite un non-pays qui est lui-même partie d’un autre non-pays.

Cet autre non-pays demande à être aimé, lui aussi.

C’est d’ailleurs à cela qu’on constate qu’ils ne sont pas des pays : ils pourraient pas faire ça tout seuls ?

Le fait est que toutes les forces qui se sont liguées pour me faire aimer le Canada – Jean Chrétien, Jean Charest et son passeport, le love-in de 1995, le plan B de Stéphane Dion, le million de Drapeaux à Sheila Copps, les minutes du patrimoine à Robert Guy Scully, le scandale des commandites – toutes ces forces sont associées à la fraude, à la corruption et plus généralement au parti libéral, c’est-à-dire à la mafia.

Le Canada m’évoque invariablement la face antipathique de Trudeau père, qui en est le bonhomme sept heures : « Si t’aimes pas le Canada, Pierre-Elliott va venir te manger…. Aaahhhhh! » Quand je fouille ma mémoire à la recherche de son héritage politique, la première chose qui me revient, c’est la citation « qu’ils mangent donc de la marde ! », une variante québécoise de la brioche française. Comme pour Marie-Antoinette, qui n’a pas vraiment dit ça, il me semble impossible qu’un premier ministre profère une chose pareille. Internet m’assure pourtant que si, à des travailleurs en plus, les gars de Lapalme. J’ai toujours eu le sentiment qu’en fait, il s’adressait à chacun de nous. Sa face semble nous dire ça. Mangez de la marde.

Le Canada n’est pas un pays, c’est, nous dit Alain Deneault dans Médiocratie, « un Chili à l’horizontale », «une bande longeant la frontière étatsunienne » unie par un chemin de fer construit par des Chinois. Il ajoute : « Il s’agit d’un peuplement plus que d’un peuple, d’un paysage plus que d’un pays. On s’y sent davantage dans un état que dans un État. C’est toujours une contrée qu’on s’obstine à nommer nation. Son histoire ne constitue guère un tout plus grand que la somme de ses annales. »

En fait, la seule chose vraiment bien au Canada, ce sont les Canadiens. Ils sont tout à fait égaux à leur réputation, gentils, polis, ils sortent tout leur français pour ensuite s’excuser de continuer en anglais, moment où ils expliquent qu’au Canada aussi il y a une culture autonome, en dépit de la langue commune avec les impérialistes américains, et on finit par comprendre qu’en fait, la culture canadienne recoupe les artistes ou productions qui n’ont pas pogné aux États-Unis. Genre, Carol Shields, Atom Egoyan et les Tragically Hip, c’est de la culture canadienne.

Vraiment, le Canada souffre d’un déficit sémantique. Il est pauvre en signes. Quand on veut le célébrer, ça ressemble à cette photo d’Andreï Markov diffusée aujourd’hui par le Canadien de Montréal :



C’est tout simplement merveilleux.

Un russe jouant dans la métropole d’un non-pays, dans une équipe qui porte le nom de l’autre non-pays auquel il est intégré, entouré des symboles nationaux du deuxième.

Vous me suivez?

Faisons le tour.

Le drapeau. Je comprends que suite à l’adoption du fleudelisé, le Canada ait voulu se doter d’un drapeau, mais a-t-on vraiment mis dix-sept ans à accoucher d’un travail aussi botché ? Il est fucking laid. Son rouge est agressant, difficile à soutenir. Les deux bandes des côtés symbolisent les océans, car le Canada va d’une mare à l’autre, « from coast to coast », et Stephen Harper, très fier de contribuer à réchauffer le climat et dégeler l’Arctique, ajoutait « to coast ». Ça fait pas mal d’ambition pour une feuille d’érable.

Le castor. Le castor a des grandes dents. Il construit des barrages. Il tape la queue quand il y a du danger. C’est pas mal ça. Suis-je censé me projeter là-dedans, et si oui, de quelle manière?

Le Bluenose : « Ainsi donc, il y avait en constant filigrane de nos jours cette affaire incroyable du trou dans son cœur. Gros comme un dix cents, m’assurait-il, et à la naissance encore. Je n’arrivais pas à me défaire de la métaphore du dix cents. Elle m’éveillait violemment la nuit, j’en concevais d’ignobles et terrifiants cauchemars où les sonnailles de piécettes mécréantes se mêlaient à l’appel envoûtant, délétère d’une béance palpitante. J’imaginais, j’oserai dire que je voyais comme très réelle dans le fond obscurci de ma chambre une pièce de dix cents enfler en grondant ses atomes de nickel jusqu’à prendre les colossales proportions d’un paysage métallique et le Blue Nose, le vrai, le Blue Nose grandeur nature, prenait la mer d’argent aqueux et faisait voile vers des rivages spectraux, emportant avec lui dans le secret de sa coque polie l’âme et le nom de mon ami. » Christian Mistral n’est pas de la meilleure compagnie, mais c’est quand même le seul qui ait pu faire quelque chose avec un bateau de pêche coulé en 1946.

L’orignal, le huard, l’ours. OK, I get it, il y a des animaux au Canada. Il y a pas grand chose, mais il y a des animaux.

John A. Macdonald. Lui, je l’aime. Il est sur les dix piastres. Dans l’histoire des crottés, il y a beaucoup de monde, mais il a quand même su faire sa place. Raciste qui déteste tout uniment les francophones, les asiatiques, les métis, les noirs et les autochtones, on peut dire qu’il définit d’entrée de jeu le multiculturalisme canadien ; pas de doute, dans son esprit, tout le monde est égal ! Il est quand même sensible au destin des plus faibles, comme en témoigne sa plus célèbre citation : « Nous devons protéger les intérêts des minorités, et les riches sont toujours moins nombreux que les pauvres. » Qu’on ait érigé cet alcoolique notoire, ce corrompu impénitent, qui incarne si parfaitement le contraire des prétendues valeurs canadiennes, à titre de père fondateur de la nation, est d’une ironie délectable qui me réconcilierait presque avec le Canada, si les Canadiens goûtaient l’humour noir. Ils ont malheureusement l’air de lui trouver des qualités.

Les Rocheuses. J’avais quatre ans, c’était le référendum de 1980, les gens disaient qu’on allait perdre nos pensions et nos Rocheuses. Tout cela me semblait, comment dire, très, très loin. J’ai quand même appris que les Rocheuses existaient et qu’elles appartenaient à quelqu’un. Comme disait Trudeau père, avec un accent lyrique mais retors : « C’est à nous autres, tout ça! » Moi qui n’ai jamais connu que les « vieilles montagnes râpées du nord » - c’est du Miron – voilà qui aurait pu me sembler de nouveaux sommets à conquérir, mais le fait est que je m’en crissais comme de l’Himalaya. Paraît que lorsque la Coors light est vraiment froide, les Rocheuses apparaissent sur la canette. Intrigué par une bière qui n’a pas d’autre qualité que d’être vraiment froide, sans autre mention de sa valeur gustative, j’en ai pris une lors d’une game de baseball. Elle n’était pas si froide, et c’est de la crisse de robine. Résultat, je n’ai jamais vu les Rocheuses.

Borden. Les billets de cent dollars servent à acheter et faire de la poudre. Dessus, il y a Borden. Té ki?

Le West Edmonton Mall. Quand j’étais au primaire, on apprenait l’anglais avec un manuel intitulé Take Action, qui était peut-être aussi destiné à nous faire découvrir le Canada, puisqu’une section complète parlait du West Edmonton Mall, le plus gros centre d’achats à l’ouest de quelque part. Avaient-ils un Régis comme maire là-bas aussi?

L’hymne national. En 1969, le frère Untel, déplorant le mauvais français de ses élèves du secondaire, prend à témoin leurs copies de l’hymne national, nous livrant ainsi le texte massacré :

Au Canada
Taire...
de nos ailleux
Ton front est sein
ton front est sain
ton front des sains
ton front essaim de fleurons
ton front est sein de flocons
De fleurs en glorieux
et fleuri glorieux
de fleurs en orieux
de fleurs à glorieux
Quand on passe
car nos pas
quand qu'on part
quand ton pas
quand on pense
car ton corps, c'est porter l'épée
ces porter l'épée
Il s'est porté la croix
Ton histoire est une épépée
ton histoire est tu épopée
Des plus brillantes histoires
des plus brillants espoirs
Et cavaleurs
de froid trempé
de voir trembler
de foi tremper
de foie trempler
de voix tremblé
de foie trempé
de foi tremblée
de foie tremblay
Protégera
nos foyers et nos vœux
ton foyer et ton bras
nos foyers et nos cœurs
nos fois et nos droits

Pour ceux qui, à ce moment de la boucherie, seraient tout mélangés, une chose qui, du reste, arrive souvent aux profs de français, je parle d’expérience, voici le premier couplet du texte original :

Ô Canada ! Terre de nos aïeux,
Ton front est ceint de fleurons glorieux !
Car ton bras sait porter l'épée,
Il sait porter la croix !
Ton histoire est une épopée
Des plus brillants exploits.
Et ta valeur, de foi trempée,
Protégera nos foyers et nos droits,

Le problème des élèves du frère Untel, c’est que le texte ne veut rien dire. L’histoire du Canada, une épopée? Tu me niaises? Qu’en penserait Gilgamesh? De la valeur trempée dans la foi? Dafuq? Et puis, c’est quoi l’affaire avec les hymnes nationaux ? Ils ont tous un accent guerrier, nous rappelant que les nations sont fondées sur des crimes. « Ton bras sait porter l’épée », c’est drôle dans le contexte, mais quand même pas grand chose à côté des Américains dont le Star-Spangled Banner parle des «rockets' red glare » et des « bombs bursting in air » éclairant leur drapeau dans la nuit, pour ne rien dire de la très trash Marseillaise française : «Aux armes citoyens / Formez vos bataillons / Marchons, marchons / Qu'un sang impur/ Abreuve nos sillons».

Pour réconcilier les peuples, et genre, se faire aimer, puisque c’est le but du Canada, il faudrait des chansons exaltant des sentiments plus nobles et doux. Les Québécois pourraient prendre « Gens du pays », les Américains « This land is your land », les Français « Le temps des cerises», et les Canadiens… quelque chose de Stompin’ Tom Connors, j’imagine.

La Molson Canadian. Il y a un problème Molson au Québec. Ce symbole de la domination anglaise et de l’exploitation des francophones fut violemment épinglé par le FLQ qui parlait, dans son manifeste, de « la bière du chien à Molson. » Cette dernière est coupable d’un crime circulaire : elle procure une ivresse qui fait oublier les conditions objectives de la domination sans les changer, au profit de l’exploiteur lui-même. C’est encore cette apathie qu’évoquait Gérald Godin dans un cantouque en parlant des « révolutavernes » et autres « molsonnutionnaires ». Quant à Denis Vanier, il voyait «les chirurgiens nazis du gouvernement [ressuciter] Claude Gauvreau pour lui donner d'autres électrochocs, les doigts trempant dans des bassins de lavements d'Yves Préfontaine, Georges Dor Molson pus foie langue et bacon », juste ça.

La Molson Canadian est célèbre au Canada pour une publicité exaltant le patriotisme à travers les pauvres symboles énumérés ici, un genre d’exercice kitsh que les Canadiens ont fini par s’approprier au premier degré. Elle s’est donc révélée absolument non commercialisable au Québec ; la légende veut plutôt qu’elle fut distribuée ici sous le nom de Laurentide qui, dans les bières bas de gamme, était quand même pas mal en bas. Signe des temps, la Laurentide a presque disparu et on vend maintenant la Molson Canadian jusqu’au festival d’été de Québec, lui aussi victime des temps. En fait, Molson est partout, et quand une serveuse dans un bar me dit « on a les produits Molson », j’entends plutôt « on a pas vraiment de bière, mon boss a signé une entente d’exclusivité, pis de toute façon on n’a pas une très haute opinion de nos clients, faque tu la veux Dry ou Export ? ».


La vieille grébiche. Stephen Harper a passé dix ans à parler « d’érections », ce qui, vu le personnage, a toujours semblé incongru. L’idôlatrie qu’il vouait à la reine d’Angleterre rendait le tout franchement malaisant, pour ne pas dire carrément pervers. Le stupide attachement à la monarchie britannique est un autre signe de l’incapacité du Canada à devenir un pays. Canadiens, reprenez un peu de cet héritage français que vous avez conquis, et comme le disait Sade, faites encore un effort si vous voulez être républicains.

Exécution de Louis XVI, d'après une gravure allemande.

La police montée. Est-ce que ça existe pour vrai? Je veux dire, c’est un peu un match impossible, la politesse canadienne et la police. Les deux concepts sont antithétiques. Quant aux chevaux, quand le SPVM les sort, c’est pour charger les manifestants. Après, les hosties, ils nous accusent de maltraiter les animaux. C’est au moins un pont entre les deux solitudes ; d’ailleurs, à ceux qui s’imaginent qu’ils sont à l’abri du nationalisme québécois avec la charte des droits et libertés, la seule chose que je peux dire, c’est que lorsque vient le temps de la répression dans la violence et l’impunité, la police de Toronto vaut bien celle de Montréal. C’est un pensez-y bien.

La confédération. La légende veut qu’en 1974, le gouvernement du Québec ait établi la fin des baux locatifs au 1er juillet pour troller le Canada, si bien que cette date est devenue ici la « fête du déménagement ». Il y a chaque année environ 200 000 déménagements, ce qui surpasse sans contredit le nombre de gens qui célèbrent l’autre non-pays. Anyway, comment fêter le Canada? Avec la Saint-Jean, ce n’est pas compliqué, on fait un feu, on chante des chansons québécoises et on prend une brosse légendaire ; mais qui a envie de prendre une brosse le jour du Canada ?

Je suis allé une fois à cette fête à la Malbaie. Il y avait Dany Bédar en tête d’affiche, dont je n’avais alors jamais entendu parler – heureuse époque. Je m’étonne à mon ami de la place :

- Sérieux, avec le budget qu’ils ont, ils présentent cet inconnu?
- Attends, ils ont tout mis l’argent sur les feux d’artifices, ça va être génial.

À Québec, il y avait une traditionnelle assemblée de personnes âgées venues manger du gâteau aux couleurs du drapeau pendant qu’on entonnait le Ô Canada, alors que les nationalistes du MLNQ, menés par Pierre Falardeau, les insultaient copieusement.

Toute cette bêtise nationaliste réunie en un seul lieu, c’était pathétique.

Comment dire?

Canada is not my country.

16.5.16

Fuck les humoristes

Guy Nantel à Mike Ward : « Je revendique le droit de dire que tu as une
shape de marde, ok? C’est ça, la liberté d’expression. »




Je n’ai jamais aimé les humoristes.

Je ne trouve drôle aucun d’entre eux.

Ils représentent ce qu’il y a de plus taré dans la culture québécoise.

Leurs seuls noms suffisent à créer le malaise.

Jean-Michel Anctil
François Morency
Peter Macleod
Michel Barrette
Jici Lauzon
Jean-Marc Parent
Mike Ward
Guy Nantel
Guy Nantel
Guy Nantel

Il y en a quelques autres, surtout des jeunes, qui peuvent pousser une blague qui me fasse rire à l’occasion – et encore, à la seule condition que je la vois écrite sur internet ; parce que la seule chose pire qu’une blague de comique, c’est une face de comique – mais ceci ne suffira certainement pas à rédimer leur « profession ». D’autres se donnent un petit vernis social et politique, mais ceux-là sont condamnés à une marginalité perpétuelle, vu la pauvreté de la culture politique au Québec, une province où l’on trouve les humoristes drôles. Les humoristes sont partout, leurs salles débordent, ils ont toute une industrie de festivals, une école, un gala et tous les plateaux de télé. Il y a quelque chose de pourri dans la culture pour que les humoristes y occupent une telle place. La vie ici est-elle si triste qu’il faille aller rire dans une salle de spectacle?

Quoiqu’ils en disent, les humoristes pratiquent ce qu’il y a de plus consensuel dans la culture, et leurs produits sont consommés par la frange la plus conformiste de la population. Le problème avec les humoristes, ce ne sont pas leurs jokes trash ou controversées ; ce sont leurs jokes, point. Les humoristes perpétuent notre condition de petit peuple pas émancipé, capables seulement de rire de blagues de pets, de scènes de ménages et autres trivialités du quotidien. J’ai le souvenir d’une atrocité absolue, un sketch de Patrick Huard, qui parlait de la couleur du pain, et qui disait à l’homme du couple, « farme ta gueule. » Ce type-là, qui semblait très populaire, était sur une scène, devant des centaines de personnes, en train de parler de pain à sandwich! Dans les nominés du gala des Oliviers, dans la catégorie « numéro d’humour », on a entrevu André Sauvé qui parlait d’un couteau à beurre ; c’était, semble-t-il, parmi les cinq meilleurs sketchs de l’année. Le lauréat de la catégorie du « spectacle meilleur vendeur » fut le couple Morissette-Cloutier. Je m’étonne à ma blonde :

- Ils font de l’humour, eux?
- Oui, ils ont fait un spectacle basé sur leur vie de couple.
- Ciboire! Mais qui veut voir ça?

On a donc des vedettes qui font de l’humour, et des humoristes qui veulent devenir des vedettes. Il ne faut pas s’étonner de l’extrême indigence de leurs propos, puisqu’ils carburent à la reconnaissance et l’assentiment du plus grand nombre ; comme l’a dit Véro en recueillant son prix, « on est les plus vendus ». Dans les shows d’humour télévisés, il y a toujours un « reaction shot » d’un bonhomme ou d’une bonne femme qui rit, et qui me laisse seul devant l’abîme : mais qui sont ces personnes qui payent pour écouter des blagues? Elles appartiennent nécessairement à cet ensemble qu’on désigne comme étant le « vrai monde », celui de la classe moyenne, venu se délasser en échange d’argent, non pas pour voir le monde renversé ou transformé, mais reconduit comme il est. Ce public serait-il mécontent de points de détail de son existence qu’il est là pour en rire, misérable catharsis qui purge non pas les grandes passions, mais les petites misères, après quoi il pourra retourner tranquillement chez lui, perpétuer l’ordre du monde dans son travail comme le fait l’humoriste dans son spectacle. Les humoristes, qui se sont plaints hier de la censure des « matantes », sont des mononcles qui font des jokes de mononcles à un public de mononcles.

On comprend mieux, dans cette perspective, leur obsession de protéger leur droit à rire du monde, et particulièrement des dominés : ce sont les jokes qui font rire leur public. La manifestation qu’on a vue aux Oliviers n’a rien à voir avec la liberté d’expression ; c’est une manifestation corporatiste qui vise à préserver un fond de commerce. Les humoristes ne se préoccupent pas de ce qui est dicible en société, mais de la vente de leurs tickets et de leur présence médiatique. Faire passer ça pour une défense de la liberté d’expression est la dernière des goujateries.

On a fait défiler, dans le numéro d’ouverture des Oliviers, la liste des censeurs tels qu’ils les perçoivent : les noirs, les femmes, les musulmans, les asiatiques, les gros, les handicapés, les nains, etc. On a fait allusion aux mésaventures de Jean-François Mercier avec ses propos sur les femmes, de Louis Morissette et de sa défense du blackface, et de Mike Ward avec le petit Jérémy. Dans leur numéro « censuré » mais disponible sur YouTube, il y a quelque chose d’absolument pathétique à voir Ward et Nantel se plaindre à répétition qu’ils n’ont plus le droit de rire du monde, comme si c’était la seule chose dont ils pouvaient rire, comme si, après avoir refermé cette fenêtre, ils n’avaient absolument plus rien à dire. On les voit sentir que le monde est en train de changer sans eux ; comme disait Bob Dylan, il se passe quelque chose, mais ils ne savent pas quoi. Ils deviennent des mononcles.

On a abondamment souligné sur les réseaux sociaux que cet humour en est un d’hommes blancs privilégiés. On note moins que ça s’adresse à un public en tout point semblable, et qu’à ce titre, il est relativement vain de se demander si Mike Ward ou Jean-François Mercier parlent au premier ou au deuxième degré, parce que le public, lui, rit des jokes trash sur les femmes ou les handicapés. Le public est satisfait parce qu’un interdit a été brisé momentanément devant lui et qu’il peut rire des dominés avant de retourner dans le monde extérieur pratiquer des interdits moraux qui le contraignent. L’humour, disait un ancien prof de philo, est une manière de dire ce qu’on pense en désamorçant la réaction. À ce titre, la « joke de nègre » est toujours une joke raciste, peu importe le degré d’ironie qui devrait la recouvrir, parce qu’elle brise, le temps d’un éclat de rire, le tabou du racisme.


Il y a quelque chose de grandiose que cette industrie soit dirigée par un mononcle notoire, Gilbert Rozon, dont l’insensibilité aux autres lui a déjà valu d’être reconnu coupable d’agression sexuelle sur une femme de 19 ans, et qui a démontré, lors d’un passage avec TLMEP, toute sa confusion intellectuelle et son arrogance de privilégié incapable de voir les inégalités sociales parce qu’elles ne s’appliquent pas à lui.

On pourrait d’ailleurs soutenir que là se trouvent en partie les difficultés de l’humour politique au Québec. Les quelques-uns qui s’acharnent à proposer un contenu social conséquent sont rejetés dans la marginalité, parce qu’il n’y a pas de demande pour de telles propositions. Le grand public est de manière générale peu politisé, et la proportion qui l’est se retrouve généralement d’accord avec l’ordre du monde, comme le montre régulièrement le résultat des élections, et préfère ainsi rire de jokes de nains ou de couteau à beurre.

Quelques intervenants ont signifié que si la liberté d’expression était un souci pour les humoristes, ils parleraient plus de Raïf Badawi que du petit Jérémy. Le problème, c’est qu’avant de faire une joke sur le premier, il faudrait expliquer qui il est au public, et qu’une fois la chose faite, son sort resterait dans l’indifférence générale. Même Guillaume Wagner, qui s’est fendu d’un très bon coup de gueule tout en restant lucide sur ses perspectives d’avenir, a dû retirer de son spectacle une blague sur Marie-Elaine Thibert qui parlait de la fourrer même si elle était laide. Ça me laisse dubitatif sur ses prétentions à l’intelligence, lui qui se réclame d’Yvon Deschamps, de Lenny Bruce ou de George Carlin. Yvon Deschamps, il est octogénaire. Les autres sont morts. L’humour intelligent, c’est toujours une exception, et le fait qu’il faille l’évoquer à travers des noms célèbres montre qu’il n’existe pas vraiment en tant que catégorie.

Les artistes de la scène, s’ils veulent ouvrir des cerveaux plutôt que de les éteindre, devraient arrêter de conforter leur public et plutôt l’agresser, le saccager. Je rêve de voir un humoriste résolument pas drôle, parler de choses graves, mettre la faute sur le public, et qu’il le fasse brailler. Du stand-up tragedy, à la Bryan Lewis Saunders.


16.3.16

CPE - Le pont aux ânes.



1) Francine Charbonneau, ministre de la famille, novembre 2014: « le parent qui gagne 100 000 $ va payer un brin de plus qu’une famille qui gagne 50 000 $ »

2) Voilà le portrait de notre situation familiale : un enseignant de cégep et une professionnelle de la santé avec trois enfants de 5 ans, 3 ans et 1 an, tous les trois dans un CPE à 7 $ et un revenu familial brut d’un peu plus de 100 000 $. En conséquence, ce sont près de 4000 $ supplémentaires en impôts qui devront être déboursés.

3) Francine Charbonneau, ministre de la famille : « quand on dit "un brin", ça peut être très, très qualifié. D'ailleurs, ce brin-là, je ne l'ai pas qualifié, j'ai juste dit "un brin". Je n'ai pas dit un gros ou un petit, j'ai dit "un brin". Et, je l'avoue, M. le Président, ça fait partie du vocabulaire que j'ai.

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Wikipédia : « L'expression Pont aux ânes est une métaphore servant à fustiger un « quia » c'est-à-dire un refus imbécile de se rendre à l'évidence. Elle qualifie un raisonnement, une proposition ou un ensemble de propositions qui, quoique parfaitement explicités, restent incompris de certains. C'est une façon de signifier à ceux qui ne comprennent pas que s'ils ne comprennent pas, ce n'est pas faute d'explications, mais parce qu'eux mêmes manquent d'intelligence ou ne font pas assez d'efforts d'attention ou de concentration. »

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1) « La période d’austérité, de remises en question et de compressions qui s’amorce au Québec est un passage obligé que les Québécois doivent traverser, selon Monique F. Leroux, la présidente et chef de la direction du Mouvement Desjardins. »

2) « La modulation des frais de garde va coûter tellement cher à des milliers de ménages québécois que le Mouvement Desjardins propose de leur avancer le supplément qu’ils devront verser à l’État. Depuis quelques jours, le mouvement coopératif offre à ses membres de contracter un prêt ouvert pour être en mesure d’acquitter la facture, après la production de leur déclaration de revenus, soit au plus tard le 30 avril. L’emprunt peut être effectué auprès de la filiale Accord D, qui propose déjà des prêts personnels. »

3) « [...] En excluant la valeur du régime de retraite de Mme Leroux, celle-ci a touché une rémunération directe totale de 2,66 millions $ en 2015, année où les excédents de la coopérative ont frôlé les 2 milliards $. »

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1) « Les parents ont eu le temps de prévoir la hausse des frais de garde ou pourront prendre un arrangement avec Québec sans contracter le nouveau prêt offert par le Mouvement Desjardins, estime le premier ministre Philippe Couillard. »

2) « L'ancien patron du Mouvement affirme que Desjardins ne joue plus de rôles social et politique. "Je doute que Mme Leroux pourrait présenter un mémoire sur une question politique ", dit Claude Béland. Le rôle de Desjardins a toujours été de créer au Québec une social-démocratie. »
- l'ex-PDG de Desjardins Claude Béland

3) « Après deux ans d’un tel régime, Philippe Couillard ne pouvait plus affirmer sans sourciller que les plus vulnérables ne seraient pas ou seraient peu touchés par les compressions. De son côté, le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, annonçait l’avènement de "l’État du XXIe siècle" ».

4) « Le chef libéral Philippe Couillard a placé 600 000 $ dans un compte bancaire de l’île de Jersey, considérée comme un paradis fiscal, pendant qu’il travaillait comme neurochirurgien en Arabie saoudite dans les années 90. »
Le Devoir, Couillard a placé des fonds dans un paradis fiscal

5) « Le premier ministre Philippe Couillard s’est défendu, jeudi, de laisser filer "les gros poissons" qui font de l’évasion fiscale. M. Couillard a déclaré que le bilan de récupération fiscale de Revenu Québec, au cours des dernières années, n’est "pas si mal" » 

And so on.

15.1.16

Fuck les restaurants



187, 86$

C’est ce que ça nous a coûté pour deux personnes.

Même le montant des cennes était élevé.

Avant même de franchir la porte, de mauvais pressentiments pointaient.

Ce nouveau restaurant, caractéristique des quartiers centraux « revitalisés », c’est-à-dire embourgeoisés, n’avait pas d’enseigne ; on avait gardé, en lieu et place, celle du casse-croûte qui était là depuis des lustres, une véritable institution qu’on n’aurait pas cru voir fermer un jour. Pourquoi? Est-ce par souci du patrimoine? Est-ce que le gentrificateur, après avoir rasé l’intérieur pour le refaire en faux rustique, s’est subitement arrêté, rempli de remords, à l’étape cruciale d’y apposer son nom? Ou est-ce alors une variante de l’appropriation culturelle – du genre, on se donne un petit look de pauvre avant d’entrer dans un restaurant où manger avec sa blonde coûte la moitié d’un chèque de BS ?

Alors que je méditais sur le crime que j’allais commettre, des connaissances sont entrées. Salutations brèves – ah oui, vous aussi? Bonne soirée! Je n’ai pu m’empêcher de ressentir une petite gêne, du genre de celle que doivent avoir ceux qui rencontrent une connaissance dans un peep show – oui, moi aussi, je m’adonne à cette… activité.

Nous sommes entrés à notre tour et le serveur est arrivé, un gars ben smatte, bien de son époque – hispter pour le cool et la barbe, dadbod pour la bedaine, normcore pour le linge, le genre qui n’a même pas l’air de travailler. Il s’en est passé du temps depuis l’époque où j’avais mes premières jobs de bus boy dans des restaurants où les serveurs étaient tous habillés en pantalons de service et chemise blanche, où les tables étaient nappées et les serviettes de table disposées en fleurs, pour un public de gens qui célébraient une grande occasion et qui tentaient d’imiter l’habitus bourgeois sans s’en approcher le moindrement – c’est toujours une affaire de linge. Ponctuellement, au cours du repas, je jetais un œil aux autres tables pour découvrir, terrifié, que tout le monde me ressemblait.

Le serveur nous a donc lu le menu qui ne comportait que des noms de viande, du genre, bison, porc, lapin, cerf et tout le reste de la faune. Il y avait aussi deux sortes de poissons. À l’émission Les Chefs, ils appellent ça une « protéine », ce qui m’évoque invariablement une pilule avec de l’eau. Drôle de manière de respecter le produit. Entéka. Je ne suis pas végétarien, mais je sais qu’il y a un problème avec la consommation de viande, et il y a quelque chose, dans cette absence de gêne complète à étaler une liste d’animaux morts en guise de menu qui dépasse la décomplexion et qui s’appelle de l’arrogance. Après quoi on a fait semblant qu’on connaissait quelque chose au vin ; on a bretté quelques instants avec la carte avant de finir par prendre celui qu’on avait choisi dès le départ, un pas-cher-qui-est-cher-quand-même.

On a mangé. C’était bon. Ce n’est jamais ça le problème dans ce genre de restaurant. Ils savent y faire, même si je commence à comprendre le truc de la sauce au jus. On a fait le tour complet, je pense même qu’on a pris un trou normand avant le poudding chômeur au fromage, et j’étais si réchauffé que, oubliant la fin qui approchait, j’ai émis l’idée, devant le serveur en plus, de prendre une autre bouteille de vin, idée que j’ai dû ravaler immédiatement devant les yeux affolés de mes compères de table.

C’est que le moment s’en venait.

On sait comment ça se passe.

Tu fais semblant de rien, tu fais semblant que tu n’y penses pas depuis que t’es entré, tu fais semblant que tout est naturel, tu trembleras pas devant les autres, t’as déjà fait ça, il n’y aura pas d’argent qui circulera, c’est bien propre, lisse et numérique, un mélange d’acronymes – TPV, NIP – et de chiffres, on te remet des bouts de papiers que tu ne regardes pas, tu les fourres dans ta poche arrière, et tu passeras le mois à digérer cette soirée et le souvenir impérissable que tu en a gardé.

187,86$

***


Parlant d’embourgeoisement, ils se pensent ben bons à « Saint-So », mais ce n’est rien à côté de ce qu’on a fait subir à Limoilou dans la dernière décennie. Je l’ai vu venir dès qu’on a parlé d’installer les entreprises technos dans Saint-Roch ; il allait falloir loger ces gens-là, et je me suis dit qu’il valait mieux faire sauter les ponts par mesure préventive, question qu’ils ne traversent pas la rivière. Le mal est pourtant venu d’ailleurs, quand des prédateurs immobiliers se sont mis à saucissonner les triplex pour les refiler en condos, et maintenant des cinq et demie se vendent le prix d’une maison unifamiliale. Il y a eu, dans les médias, toute une série d’articles disant c’était ô combien fucking cool de vivre à Limoilou ; on aurait dit que tous les journalistes de la ville s’y étaient installés, et depuis tout le monde vante les commerces de proximité qui poussent sur la 3e avenue.

En effet, dans les trois dernières années, on a vu l’ouverture de restaurants dispendieux, dont deux de sushis, d’une épicerie fine, d’un salon de thé, d’un saucissier, d’une brasserie, d’une pâtisserie, d’une « quincaillerie culinaire », d’un « caféologue », d’une « baconnerie » et même d’une « buvette ».

Diable, ces gens-là ne font-ils que manger et se prendre la tête?

Il s’organise même des « tours épicuriens » de Limoilou. Ce n’est plus un quartier, c’est motherfucking Disneyland!

Outre le nom pompeux que certains se donnent, remarquons que les commerces de proximité ne semblent pas inclure de magasin de linge, de souliers ou d’électronique, de salle de spectacle, de librairie, de disquaire ou whatever. La seule chose vraiment originale, c’est la clinique vétérinaire qui a remplacé le Déjà-Vu. Avant, les locataires ne pouvaient avoir de chiens dans leur logement ; les nouveaux propriétaires de condos ont amené leur pitou. Pis apparemment, sont tous sur Netflix ces hosties-là, et je n’ai plus de vidéoclub.

Faque tout ce monde-là était content quand le NY Times est venu à son tour manger dans le restaurant le plus cher du quartier pour découvrir que Limoilou était « a working-class neighborhood […] now peppered with hipster types ». L’auteur de l’article en semble un autre qui ne s’occupe que de manger, et quand il veut rencontrer des « young creative types », il s’intéresse, remarquez l’ordre, aux « chefs, artists & night-life impresarios ». Quant à visiter la ville, le journaliste a bien marché un peu, et même visité Méduse, mais on garde la ferme impression que c’était surtout pour roter son tartare de bison / saumon / assiette de fromage, avant d’aller souper de canard confit et d’autres affaires que j’ai dû googler.

L’hégémonie du restaurant en tant que pratique culturelle, c’est l’état terminal de la culture. Il se lit moins de livres, il se vend moins de billets de spectacles, les bars ferment ou en arrachent, il n’y a presque nulle part où danser, Québec n’a toujours pas de cinéma au centre-ville et, de manière plus précise, comme on pouvait récemment le lire dans Le Devoir, « en 1992, 45,5 % de la population pratiquait au moins une activité culturelle par jour, une proportion passée à 33,5 % en 2010. » Pas de théâtre, de cinéma, de musique ou de lecture : on s’empiffre en laissant un pourboire royal parce que c’est tout ce qu’on sait faire.

***


À chaque soir, à l’heure des histoires avant le dodo, ma plus jeune me demande immanquablement « Caillou au restaurant », un titre qui lie ensemble deux choses qui m'énarvent.

Au premier niveau, le livre se présente comme un catalogue de toutes les bonnes raisons pour ne jamais, jamais amener son enfant au restaurant. Il est assis trop bas sur sa chaise, il court dans les pattes du serveur, il s’emmerde en attendant le repas, il joue en dessous de la table, il veut aller aux toilettes quand le repas arrive et il n’a d’intérêt que pour le dessert alors qu’il est enfin temps de décrisser.

Cependant, une deuxième lecture fait apparaître un sens plus profond, d’où émergent des questions fondamentales qui touchent à notre condition humaine, dont celle-ci : les parents de Caillou, qu’est-ce qu’ils câlissaient là de toute façon? Ils se sont habillés – assez mal d’ailleurs – pour aller s’asseoir trop longtemps sur une chaise inconfortable, dans une place minable, se faire servir par un laquais qui zigonne autour d’eux comme une mouche toute la soirée, payer trop cher et faire trop longtemps ce qu’ils auraient fait chez eux de toute manière, après quoi ils auraient pu sortir.

Caillou n’apparaît plus alors qu’en tant qu’alibi, parce que ses parents, qui sont aussi nazes que lui, étaient assurés de s’emmerder de toute façon. L’enfant chauve n’est là que pour les distraire du vide de cette soirée, métonymie de toute leur vie. Le fait est qu’une « sortie au restaurant » est l’anti-sortie par excellence, la chose à faire pour ceux qui ne savent pas quoi faire. Ils ne sont pas allés prendre une marche en ville, fumer un joint dans un parc, jouer aux pichenottes avec leur gang ou fomenter un coup d’état avec leur groupe d’affinité. Non. Libérés du travail, les parents de Caillou retournent le vendredi soir dans une dynamique de consommation et de domination – se faire servir à manger, quelle barbarie – par ignorance et désir de sécurité. Ils ne veulent pas sortir du monde, ni le contester ; ils sont heureux dans la fantasmagorie capitaliste, un peu niaiseusement, certes, même si leurs enfants feront encore pire plus tard lorsque, reproduisant l’habitus parental en allant au restaurant eux aussi, ils y ajouteront cette petite touche d’horreur propre aux jeunes générations : ils publieront une photo de leur repas sur les réseaux sociaux.

***


La génération Y, qui ne pense qu’à manger, selon ce qu’on peut lire dans La Presse, s’est trouvé une pratique culturelle qui lui ressemble. Cette pratique ne relève pas de la représentation symbolique, comme c’est le cas pour les différentes formes d’art ; elle ne demande aucun effort, elle n’est pas confrontante, elle ne plonge pas dans les méandres de l’être humain, elle ne discute pas des travers du monde ; la seule chose qu’elle dégage, c’est le plaisir et la réussite sociale. Son appréhension est immédiate, et c’est la raison pour laquelle il faut la photographier, parce qu’il n’en restera rien après consommation. Une photo de repas est aussi futile que les fameuses critiques de vin à Radio-Canada ; le destinataire, n’ayant aucun crisse de moyen d’accéder à la chose, doit se contenter du brillant des pixels ou des gloussements des happy few dans le studio et s’en remettre à la longueur des « mmmmm » et des « aaaahhh » pour savoir à quel point c’est bon ou pas. Prendre une photo de son repas, la publier sur un réseau social, cet univers d’où sont exclus les sentiments négatifs, comme témoignage de sa vie bonne, est essentiellement une manière de mettre en scène son accession à cette culture. La bouffe des foodies ne représente rien, sinon l’acceptation enthousiaste du mode de vie dominant.

Le lien entre la culture foodie et la culture numérique semble si évident qu’une sociologue américaine s’est risquée à des explications : « Tout ça semble avoir un lien avec les nouvelles technologies, avec le fait d'avoir été élevé avec des ordinateurs, avec l'internet, avec des téléphones intelligents pour les « Y » les plus jeunes. Ça nous pousse aujourd'hui à vouloir connecter avec quelque chose de vrai, de concret et de sensoriellement stimulant. » Quel meilleur témoignage de la pauvreté de la vie d’aujourd’hui, et accessoirement, de la pauvreté de la sociologie. Il s’agit en tout cas d’une culture jeune, qui vient d’arriver en ville, comme les nouveaux arrivants qui s‘installent dans les quartiers centraux. Ayant quitté le foyer familial, maintenant aux études universitaires ou au début de leur vie professionnelle, ils trouvent cools les restaurants et magasins qui sont arrivés en même temps qu’eux ; toutes choses qui restent, par ailleurs, dans le champ de la consommation. Saint-Sauveur a perdu dans les dernières années son bureau de poste, un comptoir de sa caisse populaire, sa clinique médicale sans rendez-vous et son centre communautaire ; mais ce n’est pas le genre de nouvelles qui sont « fit to print » dans le New York Times.

Non, quand le New York Times revient une deuxième fois en moins d’un an s’empiffrer à Québec, c’est pour y prouver que « In Quebec’s capital, hip and historic exist side by side ». Côté à côte, mais pas ensemble ; dans ce texte, il semble que l’histoire appartienne à la haute-ville, qu’on expédie dans les deux derniers items d’une liste en onze points (la liste, misère intellectuelle de notre époque). Le reste est pour le « hip » de la basse-ville qui, apparemment, n’a pas d’histoire. Dans une ligne assez brutale, l’auteure note que « The gentrification of St-Roch has begun spreading westward into the St-Sauveur neighborhood, where a two-block stretch is now home to some of the city’s most interesting dining establishments. » La gentrification n’a pas l’air de la déranger, et d’ailleurs, il ne sera plus question de ces gens qui habitaient ici. Les pauvres sont partis, nous sommes jeunes et beaux, mangeons !

« Hip », « Hipsters » ; il n’y a qu’au NY Times qu’on ne se méfie pas de ces termes qui ont ailleurs quelque chose d’instantanément péjoratif, peut-être justement parce qu'il signifient qu’on en a fini avec le négatif comme avec l’histoire, dont on ne parle pas, finalement, ni dans cet article, ni parmi ceux qu’il célèbre. Parce qu’enfin, comment le quartier Saint-Sauveur peut-il devenir « Saint-So » autrement que par ignorance ? Le quartier natal d’Alys Robi et de Johnny Farago, celui de Roger Lemelin et de ses Plouffe, ce quartier à l’histoire si riche qu’il a fallu débaptiser la célèbre rue Sainte-Thérèse, celle des sculptures de glace et des Voûtes de Ti-père, pour honorer la mémoire du ténor Raoul Jobin – ce quartier serait débaptisé en 2015? Crisse, c’est toujours ben pas un hangar désaffecté! Si le Vieux-Québec est le centre historique de la ville, Saint-Sauveur est son centre populaire. Environ 40000 personnes y résidaient dans les années 1940, près du tiers de la population de Québec. C’est là qu’on a tiré sur les Canadiens-français qui refusaient la conscription en 1918, et le curé de la paroisse se tiendra si bien avec ses paroissiens lors de la grève des chaussures en 1926 (et rebelote avec la conscription de 1942) que l’évêque le démettra de ses fonctions. Quelque part, on vient tous de là, et ce n’est que par mépris – des gens, de l’histoire, du quartier – qu’il est possible d’amputer le nom du quartier pour en faire le miroir du « Nouvö Saint-Roch », le rebranding urbain le plus lame de l’histoire.

Je veux dire, les restaurants, j’y mange aussi, mais « Saint-So », c’est non.

***

30.12.15

Fuck La Presse, ce journal de dudes



La Presse s’en va. Il n’y aura plus, les jours de semaine, dans les lieux publics de la région montréalaise, que Le journal de M en guise de quotidien, et Le Devoir en de trop rares endroits. Probablement le meilleur média écrit pour la nouvelle, grâce à son nombre de journalistes, c’est très certainement une perte que de voir La Presse déserter le monde physique et de laisser toute la place aux junk news à Pélador. Puisqu’elle a choisi de disparaître elle-même, je lui offre ici une oraison funèbre.

La Presse est morte, fuck La Presse.

À titre de journal libéral, La Presse traite, comme le parti au pouvoir, « des vraies affaires ». Dans les médias en général, les vraies affaires sont la politique, l’économie et les questions sociales, elles-mêmes traitées dans un angle politique et économique. Si on regarde son site web, on constate que les trois premiers onglets du menu – actualités, international,affaires – entrent dans cette catégorie, alors que tout le reste – sports, arts, vivre, maison, techno – apparaît comme forme de soulagement à la lourdeur des « vraies affaires ». Soyons juste, il s’agit là de la division ordinaire des médias traditionnels ; Le Devoir de la fin de semaine présente ses cahiers dans cet ordre, et même dans le journal télévisé de Radio-Canada, on envoie la culture à la fin, avec la météo, et les deux reçoivent à peu près le même traitement. C’est léger, fun, souriant, présenté par des femmes pour détendre l’atmosphère, et ça donne envie de démolir son téléviseur à chaque fois.

Ceci pour dire que les médias traditionnels comme La Presse sont parfaitement représentatifs de l’idéologie dominante, qu’ils reflètent et qu’ils renforcent. Il n’est pas si certain que de mettre à la une, continuellement, et jour après jour, le personnel politique soit du goût de la majorité de la population. Est-il vraiment besoin d’entendre autant de Régis Labeaume, de Denis Coderre, de Philippe Couillard, de Stephen Harper et de Justin Trudeau? De la même manière, il n’est pas certain que la place démesurée accordée à l’économie dans les médias – plusieurs pages, sinon des cahiers complets – intéresse tant que ça le lectorat, dans la mesure où une partie considérable de la population ne participe pas à l’économie, sinon pour voir son salaire englouti par les dépenses courantes ; elle n’a ni maison, ni placements, et se torche pas mal de savoir quelle entreprise vient de recevoir quel contrat. Quant aux profits que ces entreprises dégagent, ils ne peuvent que l’enrager. Enfin, je sais que c’est difficile à concevoir, mais la culture n’est pas un divertissement, bande de nazes.

Les médias sont libéraux parce que notre monde est libéral. Notre politique est libérale, peu importe le parti, notre économie est libérale, notre vision du monde est libérale. Il va sans dire que l’acception de « libéral » qui prévaut ici est celle du (néo-) libéralisme économique pratiqué par le parti au pouvoir et qui n’a que peu à voir avec le libéralisme philosophique, encore moins avec les valeurs historiques du parti libéral qui le menaient à défendre, encore en 1960, des idées saugrenues comme la gratuité scolaire à l’université. Dans cette perspective, chez les partis politiques, la teinte de libéralisme n’importe que très peu : qu’elle soit libérale, conservatrice, caquiste, péquiste ou populiste, c’est toujours la même nécessité de payer pour vivre, et de travailler pour payer. Être libéral, c’est être préoccupé par les vraies affaires, et les vraies affaires, c’est l’argent et le travail.

Dans une perspective où les partis qui se disputent le pouvoir disent à peu près les mêmes (vraies) affaires, et où les médias s’en font le reflet comme la courroie de transmission, La Presse occupe quand même une place particulière en ce qu’elle appartient à un puissant milliardaire lui-même de stricte obédience libérale. Paul Desmarais est libéral, du parti du même nom, et les éditoriaux du groupe Gesca sont le reflet des idées du patron. Que le parti soit embourbé dans la corruption, à porte-à-faux complet avec l’opinion publique, peu importe; avec une obstination qui refuse la pensée, ses éditorialistes clameront « la fierté d’être libéral » comme le titrait André Pratte aux heures les plus sombres du parti.

L’éditorialiste André Pratte assure pourtant qu’à La Presse, une « muraille de Chine sépare l'information et l'éditorial. Ce mur est étanche, en campagne électorale comme à toute autre période. » Je ne sais pas ce que les libéraux ont avec la Chine – rappelons nous la sinistre « révolution culturelle » de Raymond Bachand – mais je crois bien que cette mention spéciale, en bas d’articles appuyant le parti libéral en période électorale, est précisément apparue aux élections provinciales de 2012, après que La Presse se fut montrée particulièrement lamentable dans sa couverture du printemps érable. Là comme au printemps 2015, la muraille fut une vraie passoire.

Le journal La Presse est le haut-parleur du pouvoir. En temps de conflit social, son allégeance ne fait pas de doute. Pendant la plus grande manifestation du printemps 2015, La Presse titrait : « Évitez le centre-ville. » Quand des étudiants ont perturbé le dîner bourgeois de François Blais sur la Grande Allée, plutôt que de simplement rapporter les faits, La Presse a attendu patiemment la ligne du ministre pour qu’elle puisse placer dans son titre que « François Blais déplore l’intimidation ». L’intimidation va de pair avec la violence, dans un syntagme rendu célèbre lors du printemps érable. Aussi, La Presse est allée directement à la police pour nous informer que « le conflit étudiant actuel [est] plus violent qu'en 2012 » ; apparemment, il n’était pas nécessaire, pour cet article, d’interroger d’autres intervenants ou de questionner cette même police sur son rôle dans toute cette violence. « On voit beaucoup plus de crimes sur la personne », dit l'enquêteur Richard, dont le corps de métier insulte, bat, matraque, poivre et détient des jeunes qui viennent à peine de franchir l’âge adulte. La Presse avait d’ailleurs l’habitude d’illustrer ses articles portant sur l’ASSÉ par des photos de manifestants masqués, pour suggérer cette « intimidation » et cette « violence », assez pour qu’elle reçoive un blâme du conseil de presse.

Le clou fut tout de même cette une du 19 mai 2012. Il est difficile de rendre, dans un texte, à quel point le conflit étudiant était devenu dramatique à ce moment-là. La grève a alors 14 semaines, il y a des manifestations nocturnes quotidiennes depuis vingt-cinq jours à Montréal, le ton se durcit de la part du gouvernement et des médias qui semblent déterminés à faire passer les étudiants pour des casseurs et des bébés gâtés, la ministre de l’éducation a démissionné au début de la semaine, et la police est déchainée, elle qui a déjà éborgné deux manifestants, l’un avec une grenade assourdissante alors qu’il était assis à jouer de l’harmonica, l’autre lors d’une émeute à Victoriaville où elle a également pété toutes les dents d’une autre fille en lui tirant en pleine face avec une arme intermédiaire. C’est à ce moment que le gouvernement prépare une loi spéciale dont les premières ébauches sont excessivement répressives. Tout, dans cette une, est grandiose. C’est un cours de communication visuelle propre à infirmer complètement l’existence de la « muraille de Chine », peut-être même la vraie. Elle est divisée en trois : les résultats d’un sondage, le titre, et les policiers du bas. Lisons-la de bas en haut.


Il est remarquable que dans l'imagerie des médias, la « violence » des manifestations est indistinctement illustrée par des manifestants ou, quand ils ne cassent rien, ce qui arrive trop souvent, par des policiers antiémeutes. Ceux là ne sont pas seulement violents : ils ont l’air violent avec leurs casques, visières, boucliers, armures, cannettes de poivres, matraques, fusils et lance-grenades lacrymogènes. C’est un véritable exercice de double pensée orwellienne : une chose et son contraire désignent la même réalité. C’est-à-dire que peu importe l’origine de la violence, qu’elle vienne des manifestants ou des policiers, elle est toujours imputée aux manifestants. Il est d’ailleurs faux de dire que les Québécois n’aiment pas la violence ; quand elle s’exerce contre des étudiants, elle est si bienvenue et légitime qu’elle perd son nom même de violence. Comment expliquer autrement que les deux tiers d’entre eux « croient que les policiers devraient être plus sévères envers les manifestants », sachant ce que ces policiers avaient fait jusqu’alors?

Le titre, en grosses lettres majuscules noires, est une métonymie aussi vicieuse que superbe : LES QUÉBÉCOIS EN FAVEUR DE LA LIGNE DURE. Comme nous en informent les scores du sondage du haut, il s’agit en fait des deux tiers des Québécois. S’il y a huit millions de Québécois, en voici 2,66 millions effacés d’un seul coup. On recourt au même procédé lorsqu’on parle de la « population » ; ces termes génériques sont en fait exclusifs. Les manifestants, les étudiants, ont leur propre catégorie générique qui ne se confond pas avec d’autres ; ils ne sont pas des Québécois, et ne font pas partie de la population. On joue l’un contre l’autre et, très clairement, le titre comme l’ensemble de la une ont un aspect prescriptif : il faut la ligne dure. Le titre, sandwiché entre les résultats du sondage sur la loi spéciale et une image de policiers antiémeutes, jouit d’autre part d’une heureuse ambiguïté : la ligne dure, c’est la loi spéciale ou la brutalité policière que les Québécois appellent de leurs vœux?

La grosseur des scores annoncés en blanc sur noir est à faire peur et témoigne d’un implacable accord à la majorité des deux tiers sur tous les sujets. Cependant, une autre chose difficile à restituer dans un texte est la temporalité précise d’événements dramatiques où chaque heure de chaque journée est importante ; mais ce qui est certain, c’est que, si cette une fut si mal reçue, c’est qu’elle était fausse et impossible. Au moment où elle fut imprimée, les débats étaient toujours en cours à l’Assemblée nationale. Pire, le volet répressif de la loi était alors inconnu des répondants. La seule chose qu’ils savaient de la loi spéciale, c’était la suspension de la session pour l’été et sa reprise à l’automne. Le site web Acrimed le résume le mieux : « Les internautes ont répondu à partir de jeudi après-midi, 16 h 30. Ils ont donc donné leur opinion sur un texte de loi dont les principales dispositions, notamment celle concernant le droit de manifester, n’ont été dévoilées que vendredi ! Ainsi, une partie du panel – peut-être la moitié ? – a donné son opinion sur la loi sans savoir ce qu’elle contenait. Une belle prouesse que de donner son opinion lorsqu’il est impossible d’en avoir une… »

Cette une mensongère fut dans tous les kiosques et dépanneurs du Québec, partout sur l’île de Montréal, disponible dans les restaurants et autres lieux publics pendant trois jours, puisque c’était l’édition du samedi de la longue fin de semaine des Patriotes – trois jours pendant lesquels l’information tournait au ralenti et où il était difficile de l’infirmer. Lors de la reprise médiatique, le mardi suivant, le Journal de M publiait un sondage où 53 %, des répondants estimaient que la loi spéciale allait « beaucoup trop loin ». À ce moment, La Presse avait déjà fait son travail, celui d’appuyer le parti au pouvoir, son parti, en lui imprimant un poster géant tiré à près de 250 000 exemplaires et visible par le moindre quidam ayant visité un dépanneur durant ces trois jours-là. La muraille de Chine était transpercée : cette une n'était pas de l'information, mais un éditorial. Elle montre admirablement comment, dans un média où les journalistes sont effectivement libres d’écrire ce qu’ils veulent, on peut orienter le lectorat à l’aide de titres généralisateurs, d’images connotées et de bribes d’informations mal appuyées.

C’est aussi en ce printemps-là que j’ai découvert la division sexuelle des idées. Au journal La Presse, on occupe des fonctions différentes selon qu’on est un homme ou une femme, et on pense différemment. À l’ère de l’information commentée, les médias présentent des « faces » ; c’est un trait généralisé des médias d’aujourd’hui qu’ils ne laisseront pas les faits parler d’eux-mêmes. Presse et télé ont leurs chroniqueurs ou éditorialistes vedettes qui disent au bon peuple quoi penser. Le journal de Q et de M présentent régulièrement, à la une de leur édition papier, les faces et les titres de leurs éditorialistes et chroniqueurs ; de la même manière, le site lapresse.ca présente ses faces ; pas de doute, on entre dans un boys club. On trouve là 32 blogueurs (5 femmes) et 21 chroniqueurs (8 femmes) ; au total, 53 « faces » dont seulement 13 femmes. La Presse est un journal de dudes, qui transmet une idéologie de dude.

Le blogroll de La Presse

Des faces à la une du Journal de Q ; comme ailleurs, cinq hommes pour une femme.

Les hommes parlent des affaires sérieuses : économie, politique, affaires sociales. Ils sont pragmatiques et rationnels ; ils ne se laissent pas gouverner par leurs émotions. Ils savent s’abstraire du groupe et placer les intérêts supérieurs de l’État et de l’économie au-dessus des nécessités individuelles. D’ailleurs, ces commentateurs n’ont pas tous la même importance. Les principaux éditorialistes, André Pratte, Alain Dubuc, Gilbert Lavoie, les plus importants, sont la voix de leurs maîtres, pleine de morgue. Dans le conflit étudiant de 2012, les dudes se sont déchainés contre les étudiants qui remettaient en cause l’ordre libéral. Quand il est apparu que les papiers des Pratte, Dubuc et Lavoie se révélaient inefficaces, parce qu’en tant que voix de leurs maîtres, personne n'y prête attention, on s’est tourné vers d’autres dudes. C’est là que sont apparus les surprenantes interventions d’Yves Boisvert, qui a montré qu’il était capable lui aussi d’écrire des papiers parfaitement dogmatiques. Pour que le très respecté chroniqueur juridique sorte de son champ d’intervention et qu’on appelle sa crédibilité en renfort, il fallait que l’heure fût grave. Il est arrivé la même affaire avec François Cardinal, le chroniqueur attitré à l’urbanisme montréalais. On se demande toujours ce qu’il faisait là.

Pour défendre les étudiants, il ne restait plus que deux types de faces: les clowns et les femmes. Les clowns sont là pour détendre l’atmosphère : Pierre Foglia et son air toujours un peu détaché, Stéphane Laporte tombé en amour avec Léo Bureau-Blouin, et Jean-Simon Gagné, qui défend un point de vue critique du pouvoir en faisant des blagues. Patrick Lagacé, qu’on peut croire progressiste et qui est en tout cas très critique de la police, a observé un heureux silence de trois mois ce printemps-là. Quant aux femmes, elles sont humaines et pleines d’empathie. Elles doivent penser à leurs enfants. Michèle Ouimet et Rima Elkouri, parmi les plus notables, se sont rangées du bord des étudiants.

D’ailleurs, les femmes, dans les médias, sont généralement là pour nous reposer un peu. Elles traitent de choses plus légères, comme la culture ou le mode de vie. Dans les blogues de la section « débat » du site web, on compte, le 28 décembre 2015, quatre femmes pour 20 hommes. Ces blogs traitent de musique, de maternité, de voyage, et le dernier traite de l’urbanisme à Québec. On peut voir par ailleurs que les femmes sont surreprésentées dans d’autres domaines. Regardons par exemple les articles qu’on peut trouver dans l’onglet « Vivre » le même jour.

  • Olivia Lévy, Les Fêtes en famille recomposée
  • Annabelle Blais, Vtech vend une tablette éducative qu'il sait défectueuse
  • Isabelle Morin, À la recherche du complet parfait
  • Catherine Handfield, Oser pédaler dans la neige
  • Isabelle Audet et Sylivia Galipeau, À la recherche du jouet perdu
  • Marie Lambert-Chan, Les images alléchantes, mauvaises pour la ligne ?
Toutes des femmes, en nombre impressionnant pour une industrie en crise, et, à l’exception du vélo d’hiver, qui traitent de sujets réservées aux femmes : la famille, la consommation, le linge. Encore une fois, on peut faire la preuve par le contraire. Quand il s’agit de politique, les dudes prennent la place, comme on peut l'observer dans ce panel d'experts mobilisés pour couvrir la dernière soirée électorale.



Très certainement, on me corrigera sur un certain nombre de détails. On objectera un certain nombre de contre-exemples, dans les affaires de dudes comme celles des femmes, mais la disproportion est si grande qu’ils ne seront jamais que des exceptions qui confirment la règle. Les quotidiens régionaux ne font plus partie du groupe Gesca, même si on les trouve toujours sur le site, et ne sont plus la propriété de Desmarais, qui les a refilés à un autre libéral. D’ailleurs, La Presse ne disparaît pas : paraît qu’on peut la lire sur des tablettes. Je me suis toujours demandé quel genre de personne avait ces bébelles-là. Lors de l’annonce de la fin de l’édition papier, les réseaux sociaux de La Presse furent inondés de messages de gens dont les grands-parents de 85 ans allaient être abandonnés. Je pensais pourtant que c’était à eux que s’adresse le marché des tablettes. Mon père vient d’ailleurs de m’en donner une. C’est vrai que c’est un jeune : il a 65 ans.